2007 : quand Time magazine annonçait le déclin de la culture française

Publié le par Mathieu Zeugma

 

Voici la traduction en français, que j'ai effectuée, d'un article de Time Magazine qui avait fait grand bruit à l'époque de sa publication car il parlait sans détours de la mort (ou du déclin) du rayonnement de la culture française. C'était il y a presque 4 ans, avant la crise, et l'Amérique ultralibérale pérorait du haut de ses indices boursiers.

 

On trouve pèle-mêle dans cet article l'obsession française d'une culture qui est partout mais qui ne s'exporte pas, l'énervement des anglo-saxons devant notre protectionnisme et nos subventions en tout genres, la médiocrité de nos artistes et écrivains actuels devant leurs prédécesseurs, les espoirs portés par notre nouveau président de l'époque, des conseils de libéralisation du secteur de la culture, des conseils cinématographiques qui nous incitent à abandonner le cinéma d'auteur pour aller voir « Taxi », l'insinuation que toute notre culture est bâtie sur ce que nous avons « emprunté » à d'autres.

 

On y trouvera également mélangés Victor Hugo, Christine Angot, Michel Houellebecq, Luc Besson, François Busnel, Marc Levy, John le Carré, Faulkner, Nicolas Sarkozy, Yasmina Reza, Christine Albanel et bien d'autres...

 

Bref il y a un peu de tout dans cet article, chacun choisira s'il approuve ou non le discours du journaliste, dont le propos tend surtout à démontrer que la culture est un produit comme un autre et que des chiffres de vente sont représentatifs de la qualité d'une œuvre, voire que des chiffres sont représentatifs de tout. En tout cas c'est toujours intéressant de savoir ce que pensait l'Amérique arrogante d'avant la crise des sub-primes à propos de la France. Personnellement sur le sujet de la culture et de l'assistanat français je pense que tradition et innovation, classicisme et modernité peuvent tout à fait cohabiter dès lors qu'on ne les jette pas les uns contre les autres, et que le protectionnisme sans aller jusqu'à l'autarcie a quand même du bon pour rendre le commerce plus humain.

 

Mais ne désespérons pas car il nous reste selon l'auteur trois chose : la mode, la cuisine et le vin. J'ignore si c'est suffisant pour faire tourner toute l'économie d'un pays, et à vrai dire j'en doute.

 

Lien vers l'original : http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532-1,00.html

 

La mort de la culture française

(The Death of French Culture)

 

A la recherche du temps perdu

(In Search of Lost Time)

 

Donald Morrison, Time Magazine, 21 Novembre 2007

 

Les jours raccourcissent. Un vent froid agite les feuilles mortes, et certains matins les vignes sont barbouillées de givre. Une fois encore partout en France, la vie s'est renouvelée : elle contient la récolte de 2007. Et quelle récolte. Au moins 727 romans, dont 683 issus de la rentrée littéraire de l'automne dernier. Des centaines de nouveaux albums musicaux et des douzaines de nouveaux films. Des expositions d'art géantes dans tous les grands musées. De nouveaux concerts et opéras joués dans les élégants auditoriums et salles qui embellissent les villes françaises. L'automne signifie de nombreuses choses dans beaucoup de pays, mais en France il signale l'aube d'une nouvelle année culturelle.

 

Et personne ne prend la culture plus au sérieux que les Français. Ils la subventionnent généreusement ; ils la couvent avec des quotas et des exonérations de taxes. Les média français lui consacrent un vaste temps d'antenne et des colonnes entières. Même les magazines de mode prennent les critiques de livres au sérieux, et l'annonce du prix Goncourt du 5 Novembre – l'un des 900 prix littéraires français – était en une des journaux partout dans le pays. (Il a été attribué au roman de Gilles Leroy pour « Alabama Song ») Chaque ville française quelle que soit sa taille a son opéra annuel ou son festival de théâtre, tandis que chaque église a son récital du week-end d'orgue ou de musique de chambre.

 

Il y a un problème. Tous ces puissants chênes tombés dans la forêt culturelle française ne font que modérément du bruit dans le reste du vaste monde. Autrefois admirée pour l'excellence dominante de ses écrivains, artistes et musiciens, la France est aujourd'hui une puissance flétrie dans le marché mondial de la culture. C'est une question particulièrement sensible en ce moment, alors qu'un vigoureux nouveau président, Nicolas Sarkozy, a l'intention de restaurer la place de la France dans le monde. Quand cela concernera la culture, il aura du pain sur la planche.

 

Seule une poignée des nouveaux romans de cette saisons trouveront un éditeur en dehors de la France. Moins d'une douzaine le sont par an aux États-Unis, tandis que 30% des fictions vendues en France sont traduites de l'anglais. C'est le même pourcentage qu'en Allemagne, mais là-bas le nombre total de traductions anglaises a environ été réduit de moitié ces dix dernières années, tandis qu'il continue d'augmenter en France. Les générations précédentes d'écrivains français – descendants de Molière, Hugo, Balzac, et Flaubert à Proust, Sartre, Camus et Malraux – ne manquaient pas de lectorat à l'étranger. Réellement, la France revendique une douzaine de lauréats du prix Nobel de littérature – plus que n'importe quel pays – bien que le dernier, Gao Xingjian en 2000, écrive en chinois.

 

L'industrie cinématographique française, la plus importante du monde il y a un siècle, a compté parmi elle l'éminence de la nouvelle vague des années 60, lorsque des metteurs en scène comme François Truffaut ou Jean-Luc Godard réécrivirent les règles du cinéma. La France continue de pondre environ 200 films par an, plus que n'importe quel autre pays européen. Mais la plupart sont d'aimables broutilles à petit budgets pour le marché populaire. Les films américains pèsent pour environ la moitié des tickets vendus dans les cinémas français. Tandis que les films faits à la maison ont explosés ces dernières années, le seul film français a avoir vaguement remporté du succès au box-office américain est « Ratatouille » (oups, c'était un film fait aux États-Unis par Pixar.)

La scène artistique parisienne, lieu de naissance de l'Impressionnisme, du Surréalisme et d'autres « -ismes » majeurs, a été supplantée au moins d'un point de vue commercial par New York et Londres. Les ventes aux enchères françaises comptent pour moins de 8% de l'ensemble des ventes publiques de l'art contemporain, d'après les calculs de Alain Quemin, un chercheur français de l'Université de Marne la Vallée, tandis que 50% s'effectuent aux États-Unis et 30% en Grande Bretagne. Dans une évaluation annuelle du magazine allemand « Capital », les États-Unis et l'Allemagne revendiquent 10 des artistes les plus exposés dans le monde, tandis que la France n'en a aucun. Une étude d'ArtPrice sur le marché 2006 de l'art contemporain a montré que les travaux du leader européen - l'anglais Damien Hirst – se vendait aux alentours de 180.000$. Le meilleur artiste français de la liste, Robert Combas, vendait ses œuvres pour 7500$.

 

La France a des compositeurs et des chefs d'orchestre de réputation internationale, mais sans équivalence avec les géants du vingtième siècle qu'étaient Debussy, Satie, Ravel et Milhaud. Dans la musique populaire, des chanteurs et chanteuses français comme Charles Trenet , Charles Aznavour et Édith Piaf étaient écoutés dans le monde entier. Aujourd'hui, les américains et les britanniques dominent la scène pop. Alors que l'industrie musicale a fait un chiffre d'affaire de 1,7 milliard de dollars l'année dernière en disques et téléchargements, seuls peu d'artistes français sont connus à l'étranger. Petite interro : nommez-moi une star française qui ne soit pas Johnny Hallyday.

 

La diminution de l'importance culturelle de la France ne serait qu'une autre intéressante particularité nationale – comme le faible taux de natalité de l'Italie, ou le goût de la Russie pour la vodka – si la France n'était pas la France. Il s'agit d'un pays dans lequel promouvoir le rayonnement culturel a fait partie de la politique nationale durant des siècles, là où des philosophes controversés et de clinquants nouveaux musées sont un symbole de fierté et de patriotisme. De plus, la France revendique une « exception culturelle » qui autorise les gouvernements à exclure les produits de divertissement étrangers tandis qu'ils subventionnent les leurs. Les politiciens français, qui pensent que le protectionnisme sauvegarde la diversité culturelle du poids lourd hollywoodien, ont considéré en 1993 le film de Steven Spielberg « Jurassic Park » comme une « menace pour l'identité française ». Ils ont ensuite enraciné le concept d'exception culturelle par une directive de l'Unesco en 2005, et ils se battent régulièrement pour la défendre lors de négociations de commerce internationales.

 

Accentuer l'aspect positif

 

De plus, la France s'est depuis longtemps attachée à une « mission de civilisation » pour élever les alliés et les colonisés au même niveau. En 2005, le gouvernement a même ordonné aux grandes écoles de France d'enseigner « le rôle positif » du colonialisme français, qui aurait élevé les colonisés (le décret a ensuite été abandonné). Comme une certaine autre nation qui a tiré ses principes du 18ème siècle des lumières, la France n'est pas timide lorsqu'il s'agit d'exhiber ses valeurs. Comme l'a observé récemment Sarkozy : « Aux États-Unis et en France, nous pensons que nos idées sont destinées à illuminer le monde. »

 

Sarkozy est avide de poursuivre cette destinée. Le nouveau Président a non seulement promis de renforcer l'économie française, son éthique des affaires et sa position diplomatique, mais aussi de moderniser et d'approfondir l'activité culturelle en France. Les détails de ce projet sont brouillons, mais le gouvernement a déjà proposé de rendre gratuite l'entrée dans les musées et, en faisant des coupes budgétaires ailleurs, d'augmenter le budget du Ministère de la culture de 3,2% pour atteindre 11 milliards de dollars.

 

Je ne sais pas si ces efforts auront beaucoup d'impact sur la perception étrangère d'une quelconque manière. Dans un sondage de septembre effectué sur 1310 américains pour « Le Figaro Magazine », seulement 20% considéraient que la culture est un domaine dans lequel la France excelle, loin derrière la cuisine. Le moral populaire n'a jamais été aussi bas. Beaucoup de Français pensent que le pays et sa culture ont décliné à partir de, cochez une date : l'humiliante occupation allemande de 1940 ; 1954, le début de la fratricide guerre d'Algérie ; ou 1968, l'année révolutionnaire à partir de laquelle les conservateurs comme Sarkozy disent que la France est passée sous l'influence d'une nouvelle et désinvolte génération qui a sapé les bases de l'éducation et du maintien.

 

Pour les français, quelle que soit leur couleur politique, le déclinisme a été un sujet important ces dernières années. Les librairies sont pleines de jérémiades comme « la Chute de la France », « le Grand Gâchis », « la Guerre des Deux France » et « la Dérive de la Classe Moyenne ». Les invités des talk-shows et les éditorialistes décrivent la fortune pâlissante de la France, et même l'échec de l'équipe de France à la Coupe du Monde de Rugby – qui se déroulait en France cette année – a fait l'objet de cogitations en tant qu'indicateur du déclin national. Mais la plus part de ces lamentations concernent l'économie, et l'ascension de Sarkozy est largement due à ses promesses de s'en occuper.

 

Le déclin culturel est un échec plus difficile à évaluer, surtout lorsqu'il faut lui trouver des responsables. Étant traditionnellement un pays de droite, cela évoque pour la France une nostalgie pour la société plus rigide et plus hiérarchisée du 19ème ou du début du 20ème siècle. Paradoxalement, cette époque guindée a inspiré ultérieurement à la France plus de vitalité culturelle. « Un grand nombre d'artistes français ont émergé en réaction au système éducatif » dit Christophe Boicos, un enseignant en arts parisien qui est aussi propriétaire d'une galerie. « Les romantiques, les impressionnistes, les modernistes étaient des rebelles contre les standards académiques de leurs époques. Mais ces standards étaient relativement hauts et ont contribué à l’impressionnante qualité des artistes qui se sont rebellés contre eux. »

 

La contamination du langage

 

Ce que l'on aime, évidemment, est toujours de qualité, voilà le vrai sens du mot « culture ». Le terme renvoyait à l'origine à l'évolution des choses, comme en agriculture. Finalement il a fini par regrouper la culture des arts, de la musique, de la poésie et d'autres recherches hautement culturelles d'une élite hautement cultivée. Durant les temps modernes, les anthropologistes et les sociologues ont élargi le terme pour y inclure l'enthousiasme des masses pour la « sous-culture », tout comme le système des castes, les coutumes d'enterrement et autres comportement.

 

La culture, les Français aiment l'avoir à toutes les sauces. Leur gouvernement dépense 1,5% du PNB à soutenir une large gamme d'activités culturelles et divertissantes (contre seulement 0,7% en Allemagne, 0,5% en Grande Bretagne, et 0,3% aux États-Unis). Le Ministère de la Culture, avec ses 11,200 employés, couvre d'argent ces lieux de haute culture que sont les musées, les salles d'opéras, et les festivals de théâtre. Mais le ministère a aussi nommé quelqu'un durant les années 8O pour s'occuper du Rock N' Roll et ainsi aider la France à rester compétitive face aux anglo-saxons, mais sans succès. De même, l'Assemblée Nationale en 2005 vota pour désigner le foie gras comme une part de l'héritage culturel nationale digne de recevoir une protection.

 

En France, les subventions culturelles sont partout. Les producteurs de n'importe quel film qui ne soit pas pornographique peuvent obtenir une avance du gouvernement anticipant les recettes du box-office (dont la plupart ne sont jamais complètement recouvrées). Les prélèvements provenant d'une taxe de 11% sur les tickets de cinéma sont réinjectés en subventions. Canal Plus, la principale chaîne nationale payante, dépense 20% de ses revenus à acheter les droits de films français. Par obligation légale, 40% des émissions à la télévision et des chansons diffusées à la radio doivent être françaises. Des quotas séparés régissent les heures de prime-time pour assurer que les programmes français ne sont relégués au milieu de la nuit. Le gouvernement accorde des exonérations spéciales de taxe pour les intermittents du spectacle. Les peintres et les sculpteurs peuvent obtenir des ateliers subventionnés. L’État a aussi lancé un programme en provenance du Ministère des Affaires Etrangères, qui va beaucoup plus loin que les efforts des autres pays développés. La France envoie des pleins avions d'artistes et d'intermittents pour travailler à l'étranger, et subventionne 148 groupes culturels, 26 centres de recherche et 176 sites de fouilles archéologiques à l'étranger.

 

Avec tous ces avantages, pourquoi les offres culturelles françaises ne s'exportent-elles pas mieux ? L'un des problème est que la plupart d'entre elles sont en français, qui n'est plus maintenant que la douzième langue la plus parlée dans le monde (le chinois étant la première, l'anglais la seconde). En plus pour empirer les choses, les organes majeurs de la critique culturelle et de la publicité - la machine mondiale du « buzz » - sont de plus en plus basés sur les États-Unis et la Grande Bretagne. « Dans les années 40 et 50, tout le monde savait que la France était le centre de la scène artistique, et il fallait venir ici pour être reconnu, dit Quemin. Maintenant il faut aller à New-York.

 

Un autre problème est peut-être les subventions, dont les critiques disent qu'ils assurent la médiocrité. Dans son livre sorti en 2006 et largement commenté depuis, intitulé « On Culture in America », l'ancien attaché culturel Frédéric Martel s'émerveille de la façon dont les États-Unis arrivent à produire tant de produits de haute culture et d'une si noble qualité avec une absence de soutien du gouvernement. Il conclue que les politiques de subvention comme celles de la France découragent les investisseurs privés – tout comme l'argent – d'entrer dans le secteur culturel. Martel remarque : « Si le Ministère de la Culture n'est nulle part, alors la culture est partout ».

 

D'autres critiques avertissent que la protection de l'industrie culturelle diminue son attractivité. Avec un marché populaire abrité derrière des quotas et la barrière du langage, les producteurs français peuvent prospérer sans exporter. Seul 1 film français sur 5 est exporté aux États-Unis, et 1 sur 3 en Allemagne. « Si la France était la seule nation qui pouvait décider ce qui est de l'art et ce qui n'en est pas, alors les artistes français deviendraient bons » dit Quemin. « Mais nous ne sommes pas les seuls joueurs, donc nos artistes doivent apprendre à regarder au-delà de nos frontières. »

 

Certains aspects des personnages nationaux peuvent aussi jouer un rôle. Abstraction et théorie ont longtemps été prisés au sein de la vie intellectuelle française et applaudis dans ses écoles. Nulle part cette tendance n'est plus apparente que dans les fictions françaises, qui continuent de souffrir du mouvement du « nouveau roman » introspectif des années 50. Beaucoup des romanciers les plus applaudis aujourd'hui écrivent des fictions élégantes et dépouillées qui ne s'exportent pas bien. D'autres pratiquent ce que les français appellent « l'autofiction » - des mémoires finement voilés qui ne cachent pas avoir été conçues lors d'un profond auto-examen. Christine Angot a reçu en 2006 le prix de Flore pour sa dernière œuvre, « Rendez-vous », une dissection exhaustive et introspective de ses histoires d'amour. L'un des seuls romanciers contemporains largement publié à l'étranger, Michel Houellebecq, est largement connu pour être misogyne, misanthrope et obsédé par le sexe. « En Amérique, un écrivain veut travailler dur et avoir du succès » dit François Busnel, le directeur éditorial de « Lire », un magazine littéraire populaire qui n'est diffusé qu'en France. « Les écrivains français pensent qu'ils doivent être des intellectuels. »

 

Inversement, la fiction étrangère – surtout le roman d'actualité ou réaliste – se vend bien en France. Des auteurs anglo-saxons très axés sur la narration tels que William Boyd, John Le Carré et Ian McEwan sont sur-représentés dans la liste des best-sellers français, tandis que des américains tels que Paul Auster et Douglas Kennedy sont considérés comme des fils adoptifs. « C'est un endroit où la littérature est encore prise au sérieux » dit Kennedy dont son « Woman in the Fith » a été un récent best-seller dans sa traduction française. « Mais si vous regardez la fiction américaine, elle concerne la condition en Amérique, d'une façon ou d'une autre. Les romanciers français produisent des choses intéressantes, mais ce qu'il ne font pas c'est poser un regard sur la France. »

 

Le cinéma français a aussi souffert du complexe du « nouveau roman ». « Le film typique français des années 80 et 90 montrait une poignée de personnes assises à un dîner et se heurtant les uns avec les autres. » dit Marc Levy, l'un des romanciers les plus vendu en France. (Son « Si c'était vrai » est devenu en 2005 un film Hollywoodien intitulé « Just Like Heaven » avec Reese Witherspoon et Mark Ruffalo.) « Une heure et demie plus tard, ils sont toujours assis en train de dîner, et certains sont d'accord mais d'autres non. » La France aujourd'hui peut produire des films lissés et hautement commerciaux – « Amélie, Brotherhood of The Wolf » - mais pour beaucoup d'étrangers la contamination du langage subsiste.

 

Acte suivant

 

Comment faire de la France un géant culturel à nouveau ? L'un des points de départ est le système éducatif, dans lequel une série de réforme durant les années passées a banni les arts des programmes. « Un élève, à l'école, apprend à lire mais pas à voir. » se plaint Pierre Rosenberg, un ancien directeur du musée du Louvre. Dans ce but, Sarkozy a proposé une option histoire de l'art pour les élèves des grandes écoles. Il a aussi promis des mesures pour inciter davantage d'entre eux à suivre la filière littéraire. Aujourd'hui le cursus éducatif le plus populaire est le cursus scientifique associé à une option socio-économique. « Nous avons besoin de littéraires, des gens qui peuvent maîtriser le langage et la raison. » dit Xavier Darcos. « Ils sont toujours désirés. »

 

Sarkozy a refroidi l'intelligentsia française, l'été dernier, en demandant la démocratisation de la culture. Beaucoup l'ont interprété comme une volonté de baser la politique culturelle sur le marché et non sur des jugements professionnels à propos de la qualité. Devant faire face à d'importants adversaires, il est improbable que Sarkozy mène une guerre contre les subventions, qui restent très populaires.

 

Mais le gouvernement devrait essayer de stimuler la participation du secteur privé en s'attaquant au système des impôts. « Aux États-Unis vous pouvez faire la donation d'une toile à un musée et obtenir une déduction complète » dit l'expert en art Boïcos. « Ici cela est limité. Ici le gouvernement prend les décisions importantes. Mais si le secteur privé était plus impliqué et si les institutions culturelles avaient plus d'autonomie, la France pourrait connaître une renaissance culturelle majeure. » La nomination par Sarkozy de Christine Albanel au poste de ministre de la Culture ressemble a une incitation à l'initiative individuelle : en tant que directrice de Versailles, elle a permis le développement de donations privées et de partenariats avec le milieu des affaires. Le Louvre a fait un bon en avant en développant avec efficacité son nom par des ramifications à Atlanta et à Abu Dhabi.

 

Une tâche plus difficile sera de changer la façon de penser française. Même s'il est difficile de généraliser sur une population de 60 millions de personnes, il y a une fissure dans l'esprit national qui laisse planer un doute sur les succès commerciaux. Les sondages d'opinions montrent que davantage de jeunes français veulent un emploi de fonctionnaire, plutôt que de faire carrière dans les affaires. « Les Américains pensent que si des artistes ont du succès, ils doivent être bons. » dit Quemin. « Nous, nous pensons que si ils ont du succès, ils sont trop commerciaux. Le succès est considéré comme péjoratif. »

 

En même temps, d'autres pays de réflexion pourraient se mettre à jour. La Grande Bretagne, l'Allemagne, les États-Unis surtout sont tellement focalisés sur leur propres énorme production culturelle qu'ils ont tendance à ignorer la France. Guy Walter du centre culturel de la villa Gillet à Lyon, déclare : « Quand je signale un bon roman français récent à un éditeur new-yorkais, on me répond qu'il est « trop frenchy ». Mais les Américains ne lisent pas d'auteurs français, donc ils ne savent pas vraiment. »

 

Ce que ratent ces étrangers dans la culture française est étrangement vivant. Ces films se remplissent d'imagination et deviennent plus accessibles. Regardez juste les films « Taxi » de Luc Besson et Gérard Krawczyk, une série de comédies automobiles à la manière Hong-kongaise, ou bien un travail intelligent et grand public tel que celui de Cédric Klapisch sur « l'Auberge Espagnole » ou comme celui de Jacques Audiard sur « De Battre mon Cœur s'est Arrêté » qui sont deux films à succès diffusés dans le circuit artistique étranger. Les romanciers français se focalisent de plus en plus sur « l'ici et maintenant » : l'un des gros titres de cette rentrée littéraire, « L'Aube, le Soir ou la Nuit » de Yasmina Reza, parle de la récente campagne électorale de Nicolas Sarkozy. Un autre titre, le « A l'Abri de Rien » d'Olivier Adam, concerne les immigrants du célèbre camp de réfugiés de Sangatte. Les dessinateurs de bande dessinée français influencés par le Japon ont fait de leur pays un leader dans l'un des genres littéraires les plus actuels : le roman graphique. Des chanteurs comme Camille, Benjamin Biolay et Vincent Delerm ont revitalisé la chanson Des artistes Hip-Hop comme MC Solaar originaire du Sénégal, Diam's qui vient de Chypre ou Abd el Malik qui vient du Congo, ont sorti le verlan des rues pour en faire une version plus pointue, plus poétique du rap américain.

 

Là se trouve peut-être le possible retour de la France à une gloire mondiale. Les minorités en colères et ambitieuses du pays s'investissent partout dans la culture. La France est devenue un bazar multi-ethnique d'art , de musique et d'écriture venant des banlieues et des quatre coins du monde non-blanc. Les musiques africaines, asiatiques et latino-américaines se vendent mieux en France que peut-être dans n'importe quel autre pays. Des films venant d'Afghanistan, d'Argentine, de Hongrie et d'autres pays lointains emplissent les cinémas. Des auteurs de toutes nations sont traduits en français et inévitablement, influenceront les prochaines générations d'écrivains français. Malgré tous ses quotas et toutes ses subventions, la France est un paradis pour les connaisseurs de cultures étrangères. « La France a toujours été un pays dans lequel les gens pouvaient venir de n'importe quel pays et immédiatement commencer à peindre ou écrire, en français ou non. » dit Marjane Satrapi, une Iranienne dont le film basé sur la bande dessinée « Persépolis » est la sélection française 2008 pour les oscars dans la catégorie du meilleur film étranger. « La richesse de la culture française est basée sur cette qualité. »

 

Et qu'est-ce qui conserve la grandeur d'une nation si ce n'est l'injection d'une nouvelle énergie en provenance des alentours ? Étendez un peu la définition de culture, et vous trouverez trois domaines dans lesquels la France excelle en absorbant les influences extérieures. D'abord, on peut dire que la France est dominante dans le secteur de la mode, grâce aux antennes pointues de ses créateurs cosmopolites. Ensuite, la cuisine française – construite sur les fondations de la cuisine italienne et, de plus en plus, sur les traditions asiatiques – reste le standard mondial. Enfin, les viticulteurs français utilisent des techniques développée à l'étranger pour conserver leur réputation d'excellence en face de la compétition venue de nouvelles régions productrices de vins. D'ailleurs, beaucoup de vignes françaises furent il y a longtemps greffées sur des pieds résistants aux maladies, provenant principalement des États-Unis. « Nous devons prendre le risque de la mondialisation » dit Guy Walter de la Villa Gillet. « Nous devons accueillir le monde extérieur. »

 

Jean Paul Sartre, le géant des lettres français de l'après-guerre, a écrit en 1946 pour remercier les États-Unis d'avoir influencé la fiction française avec des auteurs tels que Hemingway, Faulkner et d'autres, alors que les américains commençaient seulement à les reconnaître. « Nous devrons vous rendre ces techniques que vous nous avez envoyées, promit-il. Nous devrons vous les renvoyer digérées, intellectualisées, moins efficaces, et moins brutales – consciemment adaptées au goût français. A cause de cet incessant échange, qui fait que des nations redécouvrent dans d'autres nations ce qu'elles avaient inventé et rejeté, peut-être que vous redécouvrirez dans ces nouveaux livres français la jeunesse éternelle de ce vieux Faulkner. »

 

Ainsi le monde découvrira la jeunesse éternelle de la France, une nation dont la longue quête de gloire a peaufiné une fine réputation dans l'art de l'emprunt. Et quand de plus conventionnels esprits de l'establishment culturel français – avançant avec leurs homologues étrangers – arrête de se tourmenter sur le déclin pour applaudir l'effervescence des abords, la France récupérera son titre de puissance culturelle, un pays où chaque saison apporte sa récolte de génies.

Publié dans Traduction articles

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Marie 28/12/2013 13:11

Merci pour la traduction, cet article est passionnant et porte à réflexion...