Carlton de Lille : à seulement 15 km de la tolérance

Publié le par Mathieu Zeugma

Tout le monde en a entendu parler tant le battage médiatique autour de cette affaire est important : le 4 octobre dernier étaient successivement placés en garde à vue puis mis en examen le propriétaire de l’hôtel Carlton de Lille, son directeur, de même que plusieurs notables de la région lilloise pour des faits de prostitution se déroulant dans l'enceinte de plusieurs établissements hôteliers des environs. La justice parle désormais de « proxénétisme aggravé en bande organisée et d'association de malfaiteur ». Une affaire étrange lorsqu'on prend un petit peu de recul sur le contexte car les faits se déroulent à 15 kilomètres de la Belgique, là où tout cela est tout à fait toléré par les autorités, et au milieu d'une prostitution de rue qui tourne de plus en plus visiblement à l'abominable.

 C'est l'occasion de faire un petit bilan de la Loi de Sécurité Intérieure de 2003, dite « Loi Sarkozy ».

Un peu d'histoire de la prostitution en France

 La France a pris une orientation abolitionniste de la prostitution depuis 1946 : c'est la loi « Marthe Richard », ancienne prostituée elle-même et résistante durant la seconde guerre mondiale, qui provoque la fermeture des « maisons de tolérance » et prévoit des mesures de réadaptation sociale pour les prostituées.

   La prostitution s'effectue dès lors principalement dans la rue, dans des lieux précis, jusqu'à la mise en place en 2003 de la « Loi sur la sécurité intérieure », dite « Loi Sarkozy », qui concerne la prostitution par sa condamnation du racolage passif. En 2003, cet aspect de la loi était justifié par l'arrivée en masse de prostituées venues des pays de l'Est, sous l'impulsion de réseaux mafieux, et en partie au moins battues, violées, enlevées, vendues, droguées de force ou subissant toutes sortes de pressions diverses. Ces ignominies ont été abordées sous forme de fiction dans des séries télévisées telles que « Matrioshki : le trafic de la honte », ou dans des film tels que « Sex Traffic ». De l'ignoble, principalement de l'ignoble.

 La lutte contre la prostitution en tant que lutte contre le trafic d'êtres humains étant tout à fait justifiable et bien sûr encourageable, on s'attendait alors au démantèlement de réseaux de proxénétisme et à la prise en charge des filles victimes de l'esclavage sexuel. Or il existe peu de données prouvant que cela ait été réellement fait. Que sont devenues ces filles qui échouaient sur nos trottoirs ? Les proxénètes qui les y amenaient ont-ils été condamnés ? Peu de chiffres sont disponibles, laissant croire à un simple balayage du problème de ce trafic humain hors de nos frontières, c'est-à-dire vers d'autres destinations aux dépends des victimes et au bénéfice des trafiquants.

 

Les conséquences de la Loi Sarkozy

 La prostitution de l'est visible sur les trottoirs ayant progressivement diminué, la Loi Sarkozy s'est appliquée sur les prostituées restantes sous forme de rafles régulières et de distribution d'amendes, provoquant alors un éparpillement de la prostitution vers des lieux de plus en plus reculés, exposant à l'insécurité de l'isolement, et rendant très difficile le travail des associations leur venant en aide. Ces conséquences sont régulièrement remises en lumière par des manifestations de prostituées rarement écoutées, soutenues entre autre par Act-Up et Médecins du Monde.

 Le travail de la police rendant plus difficile la rencontre entre clients et prostituées, la paupérisation des personnes prostituées a atteint des niveaux dramatiques, comme le dénoncent les associations comme « Droits et Prostitution », Grisélidis, Cabiria dont les appels semblent rarement aboutir réellement.

 La prostitution a-t-elle diminué ? On ne saurait le dire, car même Brice Hortefeux, alors ministre de l'Intérieur, reconnaissait dans son intervention au Sénat du 11 Mai 2010 qu'« il est difficile d'évaluer avec précision le nombre de personnes livrées à la prostitution en France » tant l'éparpillement rend maintenant les statistiques difficiles à dresser. De même il paraît impossible de comptabiliser le nombre de prostituées exerçant dorénavant par le biais d'internet, notamment la prostitution étudiante qui est totalement marginalisée.

 La prostitution de l'est quant à elle, si elle a disparu des trottoirs, est revenue massivement sous forme d'« escorting » et il suffit de pianoter quelques minutes sur internet pour constater qu'elle est présente dans toutes les grandes villes de France, très souvent dans des hôtels luxueux. Sont-ce là les mêmes réseaux qui plaçaient leurs filles sur les trottoirs il y a huit ans ? Peut-être... En tout cas sur ce point le gouvernement tient des statistique précises et avance qu'en 2009 il y aurait eu 464 faits constatés de proxénétisme (voir la même intervention de B. Hortefeux en mai 2010) impliquant majoritairement des personnes d'Europe de l'est. Un chiffre qui ne prouve pas l'efficacité de la lutte contre les réseaux internationaux lorsque l'on sait qu'en France n'importe qui apportant une aide à une personne prostituée peut être condamné pour proxénétisme.

 On peut donc penser qu'en conséquence de la répression la prostitution s'est plus déplacée qu'autre chose.

 

Les conséquences à Lille

 A Lille, ville frontalière avec la Belgique, les conséquences de cette loi ont été un peu particulières, car étant une ville frontalière avec la Belgique dont la législation est plus tolérante la ville s'est vue progressivement vidée de ses prostituées qui sont parties remplir les « salons de massage » et autres « bars à hôtesses » de l'autre côté de la frontière à 15 kilomètres de là, où elles travaillent semble-t-il dans de meilleures conditions sous la tolérance de la loi belge. En effet sous l'effet de la répression française ce type d'établissement s'est énormément développé et ils pullulent désormais dans les villes frontalières belges mais aussi allemandes, suisses et espagnoles.

 Mais la prostitution de rue n'a pas disparu pour autant des rues lilloises, car il suffit de faire rapidement un tour du quartier commerçant du Vieux-Lille pour constater qu'il n'en subsiste plus que la partie la plus sordide. En effet s'offrent aux regards du passant attristé :

- De jeunes africaines, dont la mine déconfite laisse penser qu'elles ne sont pas là pour le plaisir ou pour l'argent mais bel et bien par la force de réseaux souterrains.

- Des Roms à la pauvreté effarante, dont on se demande parfois si elles sont vraiment majeures.

- Des toxicomanes, tremblantes et physiquement esquintées.

- Des cas sociaux divers, personnes âgées y compris.

- Des transsexuels, partie émergée de la prostitution masculine.

 En tout une quinzaine de personnes en journée visible quand vous allez faire vos courses, et cette situation dure depuis des années sans que personne n'agisse réellement comme le relatait nordeclair.fr dans un article du 12 octobre 2011 décrivant la colère des riverains.

 Un point commun à tout ces gens : la pauvreté, cause principale de la prostitution comme l'oublient trop souvent les gens qui tentent artificiellement de lutter contre elle avec des arguments moraux. Pauvreté qui allant croissant dans l'ensemble du pays génère des situations toujours plus dramatiques, la prostitution n'étant jamais « choisie » mais toujours subie du fait d'un manque de possibilités autre pour subsister financièrement. La lutte contre la pauvreté ne semblant pas être sa priorité, le gouvernement parle aujourd'hui de pénaliser les clients tel un plombier qui devant une inondation déciderait non pas de colmater la brèche mais de mettre une bassine sous la fuite d'eau.

 

La pénalisation des clients : tous les clients ?

 La pénalisation des clients est défendue par Roselyne Bachelot et revient régulièrement dans les médias sous un argument moral pour justifier davantage de répression. Pour cela on nous montre la misère des personnes prostituées qui est elle-même en partie la conséquence de la politique de répression menée précédemment. Le gouvernement joue alors le rôle du pompier pyromane bien-pensant, qui surgit pour éteindre un incendie qu'il a lui-même attisé en faisant disparaître la seule source de revenus de ces gens les plus pauvres sans réellement leur proposer d'alternative.

 La clientèle de cette prostitution de rue sordide est souvent à l'image de la misère qui y est à vendre, et les guimbardes qui s'arrêtent pour profiter des charmes des demoiselles traduisent elles-aussi de la position sociale des clients en question. Ce sont eux qui se feraient alors arrêter tandis qu'on ne voit que rarement des tentatives de pénalisations des clients fortunés profitant des charmes des escort-girls dans des hôtels luxueux, sauf au Carlton de Lille, bizarrement, mais on va y revenir.

 Car la prostitution hôtelière dans les établissements de luxe n'est pas un phénomène rare, comme chacun pourra le vérifier sur les sites d'annonces d'escort-girls, et on pourra noter par exemple l'étrange augmentation du nombre d'annonces à Strasbourg lors des sessions parlementaires ou à Cannes lors du Festival du Cinéma. Là aussi la répression du clientélisme semble inexistante.

 Sur ce thème on peut rappeler aussi l'aventure survenue pour le conseiller pour la communication de Jean-Pierre Raffarin, qui arrêté en avril 2004 dans sa voiture en compagnie d'une prostituée mineure roumaine de 17 ans avait été condamné en deuxième instance à 2500 euros d'amende. L'accusation d'« outrage à la force publique » demandée par les policiers ayant procédé à son interpellation n'avait pas été retenue et le dit conseiller a toujours nié les faits en avançant la thèse d'un complot (source : wikipédia). La peine aurait-elle été la même pour Monsieur « Tout-le-monde » devant de tels faits ? Il semblerait que la pénalisation des clients riches soit différente de celle des clients pauvres.

 De même on peut s'intéresser au genre (masculin ou féminin) du délinquant. En France la très grande majorité des personnes prostituées est féminine, mais le phénomène des clientes, comme ces « femmes cougars » consommant des escort-boys, semble en nette augmentation. Or il s'agit bien là de femmes aux revenus confortables qui paient pour des services sexuels des hommes ayant besoin d'argent, parfois ouvriers ou même smicards, et dans cette configuration de domination la prostitution semble beaucoup moins choquer les partisans souvent féministes de la pénalisation du client. On notera également que lorsqu'une célèbre actrice française sort son livre « Cliente » en 2005 dans lequel elle évoque ces pratiques, elle ne suscite pas l'anathème des groupements les plus virulents. Clairement : le « client » à abattre ne peut être qu'un homme, jamais une femme.

 La pénalisation du clientélisme, derrière l'argument moral, semble donc dirigée contre un seul type de client : l'homme pauvre. Lui et seulement lui. A une seule exception près récemment : l'affaire de l’hôtel Carlton de Lille.

 

L'affaire du Carlton

 Dans ce contexte typiquement français dans lequel on invoque la morale de façon permanente pour condamner la prostitution sans jamais clarifier sa définition qui est la domination sexuelle du plus riche sur le plus pauvre, sans jamais réellement agir contre la pauvreté qui est sa véritable cause, sans jamais aider les victimes à sortir de leur situation, sans jamais démanteler les réseaux les plus visibles de proxénétisme qui sont pourtant flagrants, sans jamais condamner réellement les clients dès lors qu'ils sont importants, l'affaire du Carlton est étonnante.

 Car cette affaire dévoile un réseau de proxénétisme qui n'en est pas vraiment un, car composé visiblement de responsables de grands hôtels qui ne font rien d'autres que ce que font leurs confrères dans d'autres villes de France : c'est-à-dire servir d'intermédiaire entre leurs clients et les prostituées. Cette affaire dévoile également un pseudo-réseau de proxénétisme caché et relativement décent alors que quelques rues plus loin d'autres sont flagrants et visiblement ignobles. Elle s'attaque à la prostitution dont bénéficient les plus riches alors que traditionnellement celle-ci n'est jamais dérangée à l'abri des grands hôtels. Elle court après des prostituées qui ont semble-t-il « choisi » leur activité en Belgique, dans le sens où elles ne sont pas forcées à l'exercer par un tiers, alors que quelques rues plus loin les trottoirs empestent le proxénétisme et le réseau mafieux.

 Alors pourquoi ?

 Et bien ce pourquoi, le seul pourquoi logique de cette affaire, est peut-être la fameuse « partie fine » impliquant trois prostituées lilloises avec un homme politique connu, dont on nous tait pour le moment le nom. C'est la seule raison valable pour avoir dérangé ces petites affaires connues de tous mais habituellement ignorées qui, comme un fil que l'on tire et qui remonte une surprise, va peut-être remonter un nom bien pratique pour celui qui a tiré la ficelle à l'aube d'une campagne électorale présidentielle qui s'annonce pleine d’embûches.

 Deux questions sortent en conclusion :

- Quel nom va sortir au milieu de cette « partie fine », et être sali en pleine campagne électorale ?

- Qui a décidé subitement de tirer la fameuse ficelle magique, qui va permettre à son parti de gagner quelques points dans les urnes ?

 

Publié dans Articles Agoravox

Commenter cet article