En Angleterre, l'esclavage est maintenant officiel

Publié le par Mathieu Zeugma

 

Voici un article paru dans « le Guardian » la semaine dernière, et qui parle du travail des jeunes en Angleterre. On savait déjà que chez nous, en France, les entreprises recouraient de façon abusive aux stagiaires surexploités, mais l'Angleterre vient de passer un cap supplémentaire en rendant cette forme d'exploitation obligatoire, donc forcée, ce qui semble-t-il tombe sous le coup des lois internationales de la déclaration des Droits de l'Homme contre l'esclavage.

Mais la méthode est plus fine qu'il n'y paraît, car les entreprises concernées mettent en avant leur bonne foi en arguant qu'elles pensaient que rien n'était obligatoire pour les employés concernés, tandis que le gouvernement prétend quant à lui que ce programme de qualification est basé sur le volontariat. En clair : rien n'est écrit mais l'esclavage est réel, et des centaines de jeunes, voire des milliers, sont obligés de travailler gratuitement sous peine de perdre leurs allocations.

Compte-tenu des règles de concurrence internationales actuellement en vigueur, si l’Angleterre le fait nous serons bientôt également obligés de le faire à notre tour, dans la logique de productivisme du « toujours plus, pour toujours moins cher. »

Le gouvernement anglais appelle ça « donner le vrai goût du travail » aux jeunes (« the real taste of the work environnement »). En Angleterre il semble que le travail soit en train de prendre un drôle de goût, tout comme chez nous.

 

 

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L'article original se trouve à l'adresse :

http://www.guardian.co.uk/society/2011/nov/16/young-jobseekers-work-pay-unemployment?mobile-redirect=false

 

 

Les jeunes chômeurs priés de travailler gratuitement sous peine de perdre leurs allocations

(Young jobseekers told to work without pay or lose unemployement benefits)

 

Par Shiv Malik, The Guardian, Mercredi 16 Novembre 2011

 

Les gens acceptant des postes qualifiants – fournissant plus de 30 heures de travail impayé par semaine – perdent leurs allocations s'ils démissionnent.

 

De jeunes chômeurs anglais ont été envoyés dans des supermarchés pour des durées supérieures à deux mois, pour travailler gratuitement et sans garantie d'obtenir un poste à la sortie, comme le révèle le Guardian.

 

D'après le programme de qualification de main d’œuvre du gouvernement, les jeunes chômeurs peuvent être embauchés pour des salaires inférieurs aux minimums légaux durant 8 semaines, et se sont vus offrir des places chez Tesco, Poundland, Argos, Sainsbury et dans une multitude d'autres grosses compagnies.

 

Le Département du Travail et des Retraites dit que si les demandeurs d'emplois montrent de l'intérêt envers une offre de qualification ils peuvent continuer à travailler gratuitement, après une période d'adaptation d'une semaine et sous peine de voir leurs allocations bloquées.

 

De jeunes gens ont signalé au Guardian qu'ils effectuaient plus de trente heures de travail gratuit par semaine, tout en étant disponibles de 9 heures du matin à 10 heures du soir.

 

Dans certains cas, les chômeurs ont déclaré également qu'ils n'étaient pas informés de la période d'adaptation d'une semaine et que dès qu'ils montraient un quelconque intérêt envers leur travail, leur manager leur disait qu'ils seraient privés de leur allocation de 53 livres par semaine s'ils faisaient marche arrière.

 

Le Guardian a aussi appris que des avocats étaient en train de créer un plan légal de travail qualifiant qui deviendrait un travail obligatoire, ce qui est une forme d'esclavage au vu de la Déclaration des droits de l'Homme.

 

Cait Reilly, 22 ans, termine sa troisième semaine chez Poundland et travaille cinq heures par jour. Reilly, qui a été diplômée l'année dernière d'une licence de géologie de l'université de Birmingham, s'est retrouvée avec cinq autres demandeurs d'emplois à remplir et nettoyer des rayons chez Poundland dans le sud de Birmingham.

 

Elle dit qu'il y a 15 autres personnes dans le magasin mais que, contrairement à eux, elle ne recevra aucune rémunération pour son travail. « Il semblerait que nous soyions utilisés comme une main d’œuvre gratuite, et spécialement pendant la période de forte activité juste avant Noël. »

 

Reilly déclare qu'elle a prévenu son agence pour l'emploi de King's Heath, à Birmingham, qu'elle n'avait pas besoin d'une expérience dans un magasin dans la mesure où elle avait déjà une expérience de vente au détail.

 

Malgré les règles du Département du Travail et des Retraites, Reilly déclare que son agence pour l'emploi lui a dit qu'elle perdrait ses allocations si elle refusait ce placement chez Poundland. Le Département du Travail et des Retraites à déclaré que les demandeurs d'emploi devaient être prévenus de la période d'adaptation mais a été incapable de commenter les cas particuliers dus aux parcours personnels. « On m'a dit que ce travail de qualification était obligatoire après avoir suivi le premier jour de vente. » a-t-elle déclaré.

 

Elle dit qu'elle s'est sentie obligée de faire ce job car « sans mes allocations, je n'aurais rien du tout . »

 

Le programme de qualification, qui est séparé d'une multitude d'autres programmes conçus pour que les gens retournent travailler, a été annoncé en Janvier comme du volontariat mais plus tard la durée de ce volontariat est passée de deux semaines à huit semaines.

 

Cependant, le Département du Travail et des Retraites a précisé qu'il existait une clause qui autorisait les agences pour l'emploi du pays a forcer les demandeurs d'emploi à accepter ces postes. Le Département dit que dès que les gens « s'intéressent », même verbalement, à ce type de contrat alors ils perdront leurs allocations s'ils décident de laisser tomber après la première semaine de travail.

 

Un grand centre commercial a déclaré au Guardian qu'il pensait que ce programme était entièrement basé sur le volontariat et que les gens pouvaient en sortir dès qu'ils le voulaient sans peur ou pénalité aucune.

 

Derrière ce programme, il n'y a aucune garantie d'obtenir un poste, seulement une période d'essai. De nombreux demandeurs d'emplois peuvent travailler dans un magasin, nettoyant et remplissant des rayons tout en étant mis en compétition les uns contre les autres pour une éventuelle offre d'un travail rémunéré.

 

Le Département du Travail et des Retraites ne dispose d'aucunes statistiques concernant le nombre de personnes concernées, donc on ne sait pas combien de centaines ou de milliers de jeunes gens travaillent actuellement gratuitement et depuis des mois.

 

Mais en incluant d'autres programmes similaires de travail obligatoire, qui sont principalement gérés par des compagnies privées, le gouvernement espère que des centaines voire des milliers de jeunes gens effectueront des semaines de travail impayées et forcées pour de grosses compagnies.

 

Les chiffres publiés Mercredi révèlent que le chômage touche aujourd'hui 1,1016 million de jeunes.

 

En plus de son placement, Reilly s'est vue attribué une formation dans une autre compagnie, qui lui donnera une qualification dans le domaine de la vente au détail.

 

Le Département du Travail et des Retraites dit que Reilly n'est pas vraiment incluse dans le programme de qualification mais dans un autre programme de formation au travail, qui a été annoncé en Octobre.

 

Ce plan est différent d'un travail normal, car il comporte une part de formation. Mais Reilly déclare qu'il a toujours été convenu qu'elle ne faisait là-bas que travailler et que son poste au magasin Poundland de King's Heath était très déstructuré.

 

« Personne ne savait vraiment ce que nous étions supposés faire. On a juste été mis dans l'enceinte du magasin et on nous a dit de ranger les rayons. » déclare-t-elle. James Rayburn déclare quant à lui avoir effectué sept semaines de travail chez Tesco, et avoir effectué exactement le même travail que n'importe quel employé rémunéré.

 

Il dit qu'il est allé à son agence pour l'emploi, et que le manager qu'il a rencontré lui a dit que Tesco était à la recherche de personnel.

 

« Je me suis dit que c'était pratique parce que je connaissais un ami qui avait travaillé là-bas et qui disait que c'était plutôt sympa. »

 

Comme Reilly, Rayburn, 21 ans, a déclaré qu'il avait eu une petite formation de la part du magasin à Warfield, Berkshire. « Je n'ai pas vraiment eu plus d'assistance... Ils s'occupaient de leurs propres jobs... Ils m'ont laissé me débrouiller. » déclare-t-il. « Ils m'ont dit : « t'as fait du bon boulot, aujourd'hui, Joe. » et c'était comme ça tous les jours. »

 

Rayburn, qui était aussi menacé par son agence pour l'emploi de perdre ses allocations s'il ne travaillait pas gratuitement, a déclaré qu'il avait passé deux mois à garnir et nettoyer des rayons, et ce même parfois en horaires de nuit.

 

« Ils m'ont dit que mes allocations seraient coupées si je ne le faisais pas. »

 

Quand on lui demande s'il pense qu'il aurait dû être payé, il répond : « Je reconnais qu'ils auraient dû me payer... Je faisais ce que n'importe quel employé de Tesco faisais. J'avais un uniforme et je mangeais à la cantine. J'avais évidemment accès à la nourriture de la cantine... C'est ce qu'il vous laissent faire... Mais je n’avais rien de plus... »

 

« Je travaillais là-bas en me faisant comme si je voulais dire : « Regardez, je peux vous aider. »

 

En Avril, Tesco a annoncé un bénéfice avant prélèvement de 3,5 milliards de livres sterlings.

 

Comme Reilly, Rayburn n'a été informé par personne qu'il pouvait refusé ce placement. Il a travaillé chez Tesco avec deux autres jeunes demandeurs d'emplois qui n'ont pas obtenu de poste à la fin de leur qualification.

 

D'autres grands magasins comme Sainsbury's, Argos et Asda ont confirmé recourir à ce type d'emploi qualificatif.

 

Des avocats de l'association « Public Interest Lawyers » de Birmingham agissant au nom de deux de leurs clients impliqués dans le programme de travail obligatoire ont informé le Guardian qu'il examinaient actuellement ce plan, mettant en avant le fait que leurs clients avaient été forcés à travailler contre leurs volontés, et ce contre l'article 4.2 des Droits de l'Homme qui dit : « Personne ne peut être obligé d'effectuer un travail forcé et obligatoire. »

 

Jim Duffy, de cette association, déclare : « Obliger les demandeurs d'emplois à travailler gratuitement augmente les bénéfices des grandes entreprises mais ne fait rien pour briser le cycle du chômage et de la pauvreté. Au lieu de ça on se dirige vers de l'exploitation, décidée par une lubie d'un cadre supérieur d'agence pour l'emploi. »

 

Tesco a déclaré que 150 personnes avaient été placée dans ses magasins durant les deux derniers mois. Cependant, la société a déclaré au Guardian qu'elle pensait que ce travail était totalement volontaire.

 

La société a aussi déclaré qu'elle n'offrirait pas de postes de qualification durant la période de Noël, en ajoutant : « Ces postes de qualification ne peuvent se substituer à des employés à plein temps. »

 

Poundland a aussi confirmé la pratique mais a dit qu'elle ne disposait pas des chiffres exacts.

 

Sainsbury a déclaré : « Suivant une proposition provenant des agences pour l'emploi et pensant qu'elles faisaient une bonne chose, un petit nombre de magasin a recruté des employés sous ce type de contrat. »

 

« Nous avons depuis rappelé à nos magasins qu'ils devaient poursuivre leur politique habituelle de recrutement, ce qui signifie qu'ils ne recruterons des candidats que s'il existe une chance de les recruter de façon permanente à la fin de leur placement. »

 

Le ministre de l'emploi, Chris Grayling, a défendu ce plan en déclarant : « Notre programme de travail qualificatif est en train de prouver son succès, en fournissant un plus-value à plus de la moitié des jeunes gens qui l'ont suivi et terminé. Ce n'est pas obligatoire mais dès que quelqu'un accepte d'en faire partie, nous espérons qu'il s'anime sous peine de voir ses allocations bloquées. »

 

« Le programme de qualification donnera aux jeunes le vrai goût du monde du travail et sert de marche-pied pour entrer dans une carrière. Et ça marche. »

 

« Les agences pour l'emploi travaillent avec des multinationales et de plus petites entreprises pour offrir des milliers d'opportunités pour les jeunes gens, pour qu'ils puissent commencer à travailler et que ça leur permette d'en tirer des bénéfices. »

 

 

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