La Scribe de Schaarbeek (Chapitre 07)

Publié le par Mathieu Zeugma

            Pendant longtemps, j'ai cru au Père Noël...

            Puisque tout le monde me disait qu'il existait, alors cela ne pouvait qu'être vrai... Quelque part il y avait ce vieux bonhomme à barbe blanche qui me surveillait, qui regardait si je me brossais bien les dents, si j'étais sage et obéissant, et qui tenait en otage un ensemble de jouets dont ma bonne conduite était la condition...

            En grandissant, j'ai dû me rendre à l'évidence : tout le monde m'avait menti...

           

            Et puis j'ai cru aux contes de fées...

            Des histoires dans lesquelles de gentilles princesses épousaient de courageux princes, et qui passaient le reste de leurs vies ensemble en s'aimant éperdument dans un très grand château...

            Mais je n'ai pas de château, et il n'y a pas de roi dans ma famille... Toute ma vie ce sont les filles puis les femmes que j'ai rencontré qui m'ont appris que je n'avais rien d'un prince charmant... Dans la vie, le vilain petit canard ne se transforme pas en cygne, et aucune fille ne voudra embrasser un crapaud pour le changer en prince...

 

            Je n'ai jamais cru en Dieu...

            Aujourd'hui on vous apprend très tôt qu'il n'existe pas, bien avant le Père Noël, et qu'il ne sert à rien d'être sage pour espérer une vie éternelle au paradis...

            Mieux vaut ne pas compter sur lui pour quoi que ce soit...

 

            Alors je me suis mis à croire en la réussite...

            Scolaire, puis professionnelle... Obtenir les meilleurs diplômes, pour gagner les meilleurs postes...

            Mais les meilleurs diplômes sont hors de prix, et ils sont nécessaires pour obtenir les meilleurs postes... Donc réservés à ceux qui sont nés princes charmants, qui vivent dans un conte de fées, et pour qui le Père Noël passe tous les jours depuis leur naissance...

 

            Aujourd'hui je ne crois plus en rien...

 

*

 

            La rue devenue grouillante freine ma progression, et c'est avec lenteur que je rentre chez moi...

            Depuis mon départ de chez Ahmed, je repense à la scène dont j'ai été le témoin... Ce vieillard volontaire mais pourtant désœuvré, qui garde le sourire malgré tous ses soucis... Mon vieux pote disparu pour je ne sais quelle raison, et cette petite si jeune déjà désespérée...

            Personne ne croit plus en l'avenir...

            Moi-même j'ai perdu la mauvaise habitude de croire en la possibilité d'un « mieux-vivre », mais la rencontre avec cette gamine à la violente lucidité continue de me hanter l'esprit alors que je marche dans cette rue commerçante...

            Elle n'a pas encore essayé qu'elle sait déjà qu'elle va échouer...

            Au moins à leur âge on espérait encore, on se disait « Plus tard on gagnera nos vies »... Croire en l'enseignement, parier sur des diplômes, et se serrer la ceinture dans l'attente de festins...

            Mais les festins ne sont jamais venus...

            Pour Karim comme pour moi, et aussi tous les autres, tous ceux qui n'avaient ni relations ni argent... Ceux qui devaient gagner faute d'avoir hérité, tous restés sur le quai du train de la réussite, tous englués au banal comme des mouches dans un piège à insectes... Et dans cette posture on attend un changement, on espère même une fin parfois, l'arrêt du défilé des problèmes et des déceptions diverses...

            Mais les jours passent quand même, malheureusement...

            Je croyais avoir échoué, j'ai mieux réussi que d'autres... Un boulot pourri, mais un boulot quand même... Un salaire de misère, c'est mieux que rien du tout... Je devrais m'estimer heureux d'être borgne chez les aveugles, et me dire que finalement je suis le privilégié d'un autre...

            Il faut bien le reconnaître : nous ne sommes tous que les figurants de nos vies...

            Se contenter des jobs qui nous sont accessibles, être entouré d'objets et n'avoir rien à soi, ne même plus espérer avoir une vie meilleure, et observer ces autres qui profitent du banquet... Ne pas vivre mais survivre, et supporter le jour présent chargés des connaissances qui ne nous ont jamais rien apporté, si ce n'est la conscience de tout ce que nous ne connaitrons jamais... L'opulence, la joie, l'insouciance, le bonheur...

            L'argent...

            Barbouillés du réveil difficile du lendemain de la fête de nos avenirs prometteurs, têtes pleines et ventres creux nous avançons pourtant, comme j'avance dans cette rue grouillante de pauvreté fourrée de querelles et de marchandages... Comme prisonnier d'une bulle, comme coupé du réel... Car le fait de ne pas vouloir dominer son prochain parmi les hommes et leurs égoïsmes vaniteux est un défaut qui tourne rapidement à l'infirmité isolante, à la différentiation désolée...

            À l'autisme, presque...

            Autour de moi retentissent les voix avides et vindicatives des gens qui négocient, qui errent de boutique en boutique, d'étal en étal, pour mêler de jurons et d'invectives leurs quêtes des meilleurs prix et des meilleurs rabais, pour discuter sans fin le sujet du bénéfice et de la marge polémique, pour se démener gaillardement dans la tâche renouvelée et bruyante de l'écrasement du voisin... Mais les achats sont rares, malgré tout ce mouvement, car tous, insatisfaits et cupides, croient pouvoir trouver de meilleures affaires ailleurs... Un rabiot providentiel, ou un pigeon à plumer... Alors ils attendent en guetteur, ils partent en injuriant, ils reviennent pour riposter, à tout moment frôlant la torgnole ou l'incident majeur, emplis jusqu'à la gueule de la hideuse cupidité qui est si propre à l'humain, et dans l'espoir qu'un jour ils seront plus menaçants qu'un autre....

            Tous abrutis déjà, et à deux doigts de s'assommer...

            C'est une petite guerre en miniature, dans laquelle chacun parle sa propre langue, tant bien que mal, et essaie de se faire comprendre... Petits groupes recroquevillés par couleur, par religion, par dialecte ou par origine... Les blancs avec les blancs, les noirs avec les noirs, les arabes avec les arabes... Leur parler de partage serait comme hurler en plein désert, et à longueur d'année le défilé des saisons assiste à leurs conflits matérialistes, plus ou moins ensoleillés, plus ou moins couverts, mais toujours aussi hargneux...

            Divisés en masse, isolés en groupes, communautarisme même dans la consommation...

            Les mains illustrent bien souvent les paroles, les négociations sont rudes, et les gestes très vifs... Chaque acheteur veut du rabais, et chaque vendeur du bénéfice, et chacun tire la couverture à soi en voulant posséder plus que son voisin... Bruyante juxtaposition de petites avarices, qui se battent pour des produits qu'ils fabriquaient avant... Tragique superposition de vanités, spectacle désolant où chacun veut tout pour soi...

            Dans les boutiques, tout est étiqueté « Babel »... Au fur et à mesure des années la firme a coulé tous les petits producteurs pour tout réunir sous une seule marque... Vous voulez manger? Babel Food... Vous habiller? Babel Clothes... Téléphoner? Babel Phone... Vendus à des détaillants qui revendent aux particuliers... Sur chaque transaction la société géante touche sa part de bénéfice, renforçant pierre par pierre la Tour Noire de Babel Corp...

            Quels que soient les prix, Babel est toujours gagnante...

            « Tous coupables »... Les mots du vieil Ahmed me reviennent en mémoire et au milieu de ce marché ses paroles prennent tout leur sens tant les individualités sont fortes dans chaque transaction, tant la volonté de chacun de rester sur sa position est froide et déterminée... Acheter au rabais, aux dépends du vendeur... Vendre au prix fort, aux dépends du client... S'arnaquer mutuellement sans penser collectif, et tant pis pour celui qui paiera les dégâts...

            Et pendant ce temps, la Tour Noire grossissait encore...

            Tous coupables, car chacun pour soi et tant pis pour les autres...

            Je n'avance plus tant la cohue est dense, tant la masse est grouillante et avide de vouloir posséder... Brusquement tout s'assombrit, et au milieu de la foule les visages de ces gens se déforment et grimacent... Les hommes dans leurs gestes me paraissent agressifs, et les femmes soudainement ressemblent à des sorcières... Leurs plaintes polyglottes tout à l'heure dissonantes semblent s'unir maintenant en un cri d'égoïsme... « Argent! Je veux de l'argent! Pour moi! Pour moi seul! »...

            Je suis cerné par la source des ombres...

            Soudainement étouffé par cette foule terrifiante, je bifurque dans une rue quasiment désertique... Montée de panique, crise d'agoraphobie, le venin de la peur me remonte dans la gorge et je m'arrête un instant pour vomir de l'acide... Le souffle court et les mains tremblantes je me retourne alors pour contempler ces monstres...

            Mais rien n'est anormal...

            Plus rien à signaler... Derrière moi la foule est calme, mais l'hallucination m'a glacé les sangs...

            Foutues crises... Je déteste quand ça m'arrive, quand l'acide de mon ventre soudain me brule la gorge et déclenche la paralysie et le tremblement de mes mains... Et en ce moment c'est de plus en plus souvent...

            Je crois que je deviens fou...

            Des rires d'enfants emplissent maintenant mes oreilles... Encore une vision? Non... C'est une école maternelle voisine et les cris des gosses me parviennent à travers le grillage sur lequel je m'appuie... Dans la cour les gamins se poursuivent, en nuées multicolores qui bifurquent sans cesse... Des blancs, des noirs, des arabes... Comme dans la rue commerçante finalement... Mais les petits ne sont pas agressifs, ils ne sont pas divisés, leurs rires éclatants et enchevêtrés rebondissent en échos sur les murs et ils jouent bruyamment sans distinction de race, car personne n'est encore venu leur dire qu'ils étaient différents... Personne ne leur a jeté à la figure l'esclavage et les guerres, et personne n'a développé chez eux un égoïsme orgueilleux...    

            Ce n'est que plus tard qu'on leur apprendra à se détester mutuellement,  à trouver des raisons de se dresser les uns contre les autres...

 

*

 

            Ma boite aux lettres déborde de réclames colorées, censées me faire dépenser un argent que je n'ai pas...

            Deux catégories se distinguent, les produits Babel en solde et les nouveautés Babel... Les soldes étant bien sûr les nouveautés de la saison dernière, encensées à l'époque et maintenant dénigrées...

            Le discours publicitaire à l'attaque du passé...

            Au milieu je trouve quand même deux lettres aux intitulés antonymes, mon loyer et ma fiche de paie... Mais un seul des deux a augmenté, l'agence immobilière Babel me réclamant encore et toujours plus d'argent...

            L'éternel recommencement du temps qui passe... Jour après jour je travaillerai pour gagner à peine de quoi payer mon loyer, et jamais il ne me restera d'argent à la fin du mois... Ne jamais être bien, ne jamais être à l'aise, et toujours se débattre pour survivre et éviter de couler complètement...

            L'esclavage déguisé, invisible et général, faisant en plus l'économie des coups de fouets fatigants et des lourdes chaînes à entretenir...

            Sur ce constat fâcheux je m'installe au centre de ce qu'il reste de mon patrimoine en partie liquidé, qui petit à petit faute d'entretien motivé évolue inexorablement du déprimant vers le dégueulasse... Les casseroles sales et fêlées s'empilent dans l'évier blanchi par l'eau calcaire, tandis qu'à terre les courants d'air provoquent la course folle des moutons poussiéreux...

            J'allume la télé, j'ai besoin d'un bruit de fond pour casser le silence et la solitude... Les infos déballent leurs lots de fermetures d'usines, de délinquance et de menaces d'attentats... Comme d'habitude, les images choc succèdent aux discours de peur, les unes étant toujours les conséquences des autres...

            Au loin, un pays en envahit un autre et les chenilles des chars pulvérisent les frontières, écrasant tous les obstacles qui sont sur leurs passages... Devant les populations fuient, massives... Fini le temps où les peuples résistaient, défendaient leurs terres avec acharnement... Aujourd'hui personne ne possède plus rien, tout est en location, alors devant la menace ils migrent sans hésiter...

            Vers l'inconnu, n'importe où... Vers n'importe quoi...

            Et le présentateur ne manque pas d'ajouter la chance que nous avons de vivre heureux dans un pays riche et pacifique...

            Si demain Schaarbeek était envahie, hors de question de risquer ma peau pour défendre quoi que ce soit... Ici rien n'est à moi, tout appartient à d'autres, et en tant que pion asservi d'une minorité richissime je refuserai de mourir pour défendre leurs biens... L'Héritier n'aura qu'à descendre en personne pour sauver son immeuble...

            Le micro-ondes ronronne maintenant du plat surgelé immonde qui tourne dans son ventre, et un ding final m'annonce que c'est prêt... J'ai tellement l'habitude de ces bouillies insipides, de ce régime forcé bon marché, que la vue d'un repas complet me fait parfois l'effet d'une vision d'orgie, d'un mirage irréel, d'une incarnation d'impossible... Alors de la gamelle plastique faire sauter l'opercule, pour déverser ensuite la bouillie dans l'assiette comme on crève une pustule pleine d'un pus bien épais... C'est le gavage des pauvres, et j'avale cette mixture pour tromper la faim...

            Et jour après jour Babel se fait empoisonneuse...

            Encore une fois je me tords de douleur à cause de ce foutu estomac qui me fait grimacer... À force de manger des plats cuisinés Babel Food, évidemment, on finit par le payer... Si seulement cette douleur pouvait me tuer une bonne fois pour toutes, qu'on en finisse... Mais elle ne s'arrête jamais, elle dure encore et encore, sans fin...

            Les médecins n'ont jamais rien su résoudre... Ils m'ont jeté des cachets d'un air dédaigneux, pansement issu d'un diagnostic quasi-aléatoire, en cache-misère... Tout en me conseillant de « bien dormir » et de « manger plus équilibré », et de « faire du sport, surtout! »...  Comme si je ne me l'étais pas dit tout seul, comme si j'étais incapable d'y réfléchir par moi-même...

            J'ai souvent eu l'impression qu'ils me prenaient pour un imbécile, comme si dans leur diagnostic venait s'insérer un préjugé... Comme s'ils jugeaient que ma condition sociale expliquait à elle seule mon état, et qu'ils considéraient que c'était à moi de trouver une place dans le monde avec des problèmes devenus handicaps que j'avais sûrement mérité d'une façon ou d'une autre...

            Prisonnier d'une classe sociale comme on est prisonnier d'un corps, il faudra vivre avec et s'y habituer...

            Ils m'ont pris pour un crétin, en plaquant sur moi les idées toutes faites qu'ils avaient sur les pauvres... Les typiques, diagnostiquées avant même d'avoir commencé l'examen, quand on se tient droit dans un cabinet couvert de frusques bon marché qui vous catégorisent direct parmi les défavorisés...

            L'origine sociale, comme portée en bandoulière...

            Rien n'a changé pour le peuple depuis le Moyen-Age, d'épileptiques possédés en tuberculeux dépossédés nous sommes devenus drogués soupçonnés ou mal-vivants présumés... Les maladies des pauvres restent les maladies des pauvres, sous les jugements des riches qui toujours assènent les sentences...

            Le temps passe mais les préjugés restent, en légère mutation...

            Je me dis souvent que si j'étais né avec plus d'argent, comme coiffé d'un avenir tout fait, ils chercheraient plus que ça et ils considèreraient alors qu'il faut à tout prix me guérir de tout, pour que je puisse accomplir le destin inné issu de ma naissance privilégiée... Je serais bien curieux de voir les consultations des bourgeois, d'examiner un peu comment on soigne tous ces gens qui n'ont pas de problèmes, de voir si un nanti qui tousse est mieux servi qu'un pauvre qui boite et s'il arrive à ouvrir grand avec la cuillère en argent qu'il a dans la bouche depuis l'enfance...

            Le pauvre on le soulage, le riche on le guérit, c'est l'impression que j'ai toujours eue...

            Un coup d'œil à la pendule m'apprend que je suis encore à la bourre et qu'il faut que je retourne travailler... Alors j'empoigne mon sac, j'éteins la télé, et en quelques secondes je suis sur le trottoir...

            Bon dieu quelle douleur!!!... Mon repas me taraude l'intestin... Mais je connais trop la cause de mes angoisses brulantes, de ces nausées violentes qui me secouent parfois...

            Alors de temps en temps je quitte ma route vers le travail qui m'appelle, vers la besogne insignifiante qui me permet à peine de payer mes factures, pour rechercher un soulagement qui est bien plus efficace que ce que peuvent prescrire tous les médecins du monde, même de bonne volonté...

            C'est dans ces moments là que j'entends le chant des sirènes...

 

 

 

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