La Valise

Publié le par Mathieu Zeugma

Un autre texte autrefois publié sur un site d’écriture. Il s’agit d’un exercice dont le but était de décrire le trajet d’une valise dans un aéroport, du point de vue de la valise. Cela donnait :

 

         Dans le fatras des cabas, des tapis infinis me ballottent et m'emportent vers l'appel habituel...

         J'ai déjà fait ce voyage, je ne sais combien de fois... Peut-être dix, peut-être vingt, ça n'a pas d'importance... Mais chaque fois c'est la même épreuve, toujours le même recommencement glacial et venteux d'un terminal d'aéroport, où l'on est bousculé sans cesse pour finir ingurgité par la soute d'un avion quelconque...

         Et ça monte... Et ça descend... Et ça vous tangue et vous agite dans que l'on puisse rien y faire, en une puissante cohorte qui vous traîne vers une destination... Le manège de la vie qui s'incarne en un voyage, les montagnes russes du temps qui passe, sur un tapis crasseux et des rouleaux défoncés...

         Emporté, secoué, retourné par un torrent de valises sous le vacarme du roulis des machines... Entouré de contenants divers qui vous ballottent de part et d'autre... Mélange hétéroclite d'une mêlée furieuse dans laquelle on ne voit plus que son voisin direct... Coulis de non-voyants qui dégoulinent en masse, et visibilité réduite pour une partie de colin-maillard où tout le monde en chœur avance à l'aveuglette...

         Tous emmenés sur la même voie étriquée, bien serrés entre deux plaques d'aciers... Les riches attachés-cases comme les pauvres balluchons, comme des bêtes à l'abattoir sur une voie inquiétante, les tourbillons des tourniquets débouchant à coup sûr sur des mers de valoches roupillant docilement...

         Dégringolés, tous... En éboulis de sacs et en cascades de valisettes...

         Partout les origines se heurtent et se bousculent, les voyants sacs siglés se pavanant parmi les autres... Richement rehaussés de dorures tapageuses, protégés de boucliers pour ne pas qu'on les blesse, pour ne pas entrer en contact avec le bagage commun... Rapidement mis à l'écart et protégés, préservés des remous et des heurts, puis montrés en exemple pour leur privilège intact...

         On ne se mélange pas, monsieur... Même sur tapis roulant...

         Et puis autour, la masse... La masse dont le corps le plus ancien se compose de vieilles malles râpées, certaines quasi déglinguées d'avoir voyagé tant d'années... Esquintées, souillées, usées et abîmées... Et résignées, enfin, à force de faire et refaire, lassées d'émettre des plaintes répétitives qui ne trouvent pas d'écho... Trajet après trajet elles n'attendent plus qu'une chose : le voyage ultime qui les éventrera...

         Et dociles... Tous si dociles... Comme anesthésiés de promesses ou résignés sur leurs sorts, voyage après voyage ils se laissent emporter...

         Alors on tombe, on s'abandonne, on se laisse faire... On est baladé, transmis, traité et déposé...     Et puis repris, manipulé, porté par des mains anonymes qui vous imposent une voie et vous y traînent de force... Trié par origines, ou par destinations... Séparé, rangé, aligné et placé...

         À l'allure...

         Au faciès...

         Mais pas cette fois... Pas cette fois malheureusement...

         Ils m'ont mal mis l'étiquette, les autres, ces imbéciles heureux... Ces glavioteux loufiats aux sourires apathiques, dégingandés débiles à la mine nonchalante, foutriquets écarlates aux visages buboniques... Hilares et grimaçants, ils ricanaient en mettant la ficelle... Leur langues sorties de leurs poches, mais pas les yeux en face des trous...

         Sombres crétins...

         Et me voilà sans collier au milieu d'une cohue, comme défroqué public à la merci de tous, comme tout nu dans la meute de mes indifférents congénères, comme abandonné au sort que cette cohorte m'imposera...

         Perdu... Sans destination... Et sans propriétaire...

         Alors ce voyage n'est pas comme les autres, car un nouveau passager fait la route avec moi, en moi... La peur... Puissante, affolante, prenante, esquintante... Broyante en laminoir et oppressante de toutes parts...

         J'ai perdu la main qui me tenait, qui me portait, qui me soutenait depuis toutes ces années... La main rassurante et chaude qui me menait vers un but... La main calleuse et savante qui pensait à ma place... La main qui me protégeait comme je protège en moi son trésor...

         Celle qui chaque fois dans une chambre d'hôtel me posait sur un lit, tous les deux réunis, en retrouvailles intimistes dédiées au déballage... Enlevait un à un ses objets de mon ventre, accouchement cérémonial d'une portée affective, reconnaissance souriante d'avoir protégé son monde...

         Je ne retrouverai jamais son contact... Le contact de cette main  protectrice qui m'époussetait d'une taloche, me décrassait au mouchoir... Cette main qui me rangeait, bien calée et qui refermait la porte sur moi comme on borde un enfant avant une nuit de sommeil...

         Au placard... À l'abri... Et au chaud...

         Dorénavant, je trace ma route en solitaire, et je n'ai plus de point d'attache vers lequel me tourner...

         Il faudra s'y faire : mon enfance est finie...

Publié dans Littérature

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Violette Dame Mauve 02/11/2011 21:43


Un exercice très bien réussi au vu de ma lecture.
Bonne fin de journée et merci d'avoir mis cet article dans ma communauté.
Amicalement
Violette