Le Scribe de Schaarbeek (Chapitre 02)

Publié le par Mathieu Zeugma

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            Je propose mon manuscrit aux éditeurs depuis Mai 2011, apparemment je ne suis pas dans la "ligne éditoriale" de la cooptation. Je pense que je vais le déposer petit à petit sur ce blog en lecture libre. Il est vrai que les rayonnages des librairies fleurissent en ce moment de projets qui ressemblent beaucoup au mien, écrits par des gens qui bénéficient probablement de bonnes connexions dans le milieu pour se faire écouter. Difficile dans ces conditions lorsqu'on est inconnu de placer son propre travail.

            Je laisse donc le lecteur choisir s'il veut ou non financer le marketing des grosses maisons d'édition ou des travaux indépendants comme le mien. La version papier est donc toujours en vente en autoédition à l'adresse :

 

http://www.lulu.com/product/couverture-souple/le-scribe-de-schaarbeek/17270347

 

                   Les commentaires sont les bienvenus lorsqu'ils sont utiles.

 

 

 

Chapitre 2 :

 

 

            Prisonnier de la berge qui me sépare d'Elle, je contemple la fille qui marche sur l'eau...

            La lueur qu'Elle émet la rend phosphorescente, dans la lumière du jour qui commence à paraître... Mais plus le Soleil se lève, plus les rayons qui s'échappent d'Elle deviennent intenses, comme si Elle rivalisait avec l'astre solaire, comme si Sa lumière pouvait remplacer celle du ciel, comme si...

            … Comme si Elle était le Soleil...

            Une sensation de bien-être m'envahit tout entier, et un léger bourdonnement emplit doucement les airs... Vibration agréable des rayons chaleureux sur une vie endormie prête à se libérer... Je ne distingue pas Son visage, je vois seulement les courbes de Son corps... La lumière est maintenant si intense qu'il m'est impossible de voir de quelle couleur est Sa peau...

            À genoux dans le sable, fasciné par cette Fée, j'assiste médusé au spectacle qu'Elle donne...

            Elle danse...

            Le ballet de Ses jambes fait onduler Ses reins, et Sa poitrine gonflée qui irradie l'espace... Dans un mouvement gracieux qui effleure la surface, Elle avance sur des eaux qui frémissent sous Ses pieds...

            Autour d'Elle tout semble s'animer... Tout se met à vibrer, ou à trembler peut-être... Le bourdonnement augmente, encore et encore, devenant rapidement presque insupportable...

            Quelque chose est dans l'air...

            Quelque chose va se passer...

            Soudain Elle se tourne vers moi, Elle arrête de danser... Elle ouvre largement les bras, dans un signe de croix qui m'accueille tout entier... Alors la nature se tait et les eaux s'écartent pour m'ouvrir le chemin... Un chemin lumineux qui me guide droit vers Elle...

            Elle est christique...

            Je peux maintenant la rejoindre, je n'ai qu'à marcher vers Elle... Quelques dizaines de mètres et nous serons ensemble... Elle sera à moi, rien qu'à moi... À personne d'autre...

            Alors les ombres paraissent...

            Des milliers, des milliards de petites ombres qui ont surgi de toute part... Elles aussi la veulent pour elles, pour elles seules... Elles sont indépendantes mais pourtant dirigées, rassemblées en cohorte dans une même direction... J'entends leurs cris qui ne sont que douleurs, et je vois les dégâts qu'elles causent sur leurs passages...

            Leur pouvoir de destruction est terrifiant...

            Et dans un grondement sourd qui résonne tout à coup, couvrant le bourdonnement qui régnait tout à l'heure, le vaste essaim des ombres s'engouffre dans le passage de lumière...

            Alors l'eau se referme et dans un cri effroyable, une vague gigantesque engloutit ma danseuse...

 

*

 

            Je me réveille en hurlant...

            La terreur fait perler la sueur sur mon front, dans ce lit moite de peur et de mauvais sommeil... Encore un cauchemar, une fois de plus, mais pour une fois ce ne sont pas les sirènes des ambulances et des voitures de police qui m'en ont tiré...

            De l'autre côté du mur, mon voisin de palier donne de grands coups et braille :

-        Oh! Hé! T'as pas bientôt fini de gueuler comme ça, non?

            J'ai sûrement dû le réveiller, ici les murs sont tellement poreux qu'on entend même les voisins respirer... Intimité limitée, promiscuité contrainte, c'est rangés les uns sur les autres qu'on est contraints de vivre...

            Foutu rêve... J'ai rêvé de quoi au fait?... Je sais plus, j'arrive jamais à m'en souvenir...

            Je reste quelques instants à reprendre mon souffle, à squatter cette couette que je ne peux quitter, dans le noir quasi-total de mon sombre habitat dont l'obscurité rassurante me préserve de la vision des lieux...

            Mais c'est la brûlure de l'acide dans le fond de ma gorge qui me force à me lever pour chercher un peu d'eau... Reflux gastrique, symptôme d'aigreur et d'acidité... Débordante sans raison, la marée de mon ventre, comme quelque chose qui explose en dedans et qui libère son vitriol pour faire baigner mes amygdales... Une vraie grenade, mon estomac...

            Fallait pas qu'je m'énerve....

            Dans ce studio souterrain, je n'ai que quelques mètres à parcourir pour atteindre l'évier jauni, et je manque de trébucher en me prenant les pieds dans les fringues fripées qui traînent à terre, en boules... Propice à l'ambiance lugubre, l'unique ampoule éclaire de sa lumière blafarde la peinture décrépite qui couvre mes murs lépreux, composant les limites de mon univers décharné, terne et sans ornements... Seuls le ronronnement du chauffe-eau hors d'âge et le goutte-à-goutte de la chasse d'eau défectueuse percent le silence de la pièce...

            Le loyer coûte une fortune...

            J'ai froid...

            Le chauffage est encore en panne et je grelotte en préparant le café qui je l'espère me sortira de ma léthargie, et qui peut-être me débarrassera des vestiges de mes cauchemars habituels... Précautionneux, je pose ma casserole d'eau froide sur la plaque électrique brûlante, et instantanément une fêlure y apparaît pour laisser suinter le liquide vigoureux qui s'évapore en vapeur blanche dans l'ombre tamisée de cette cave...

            Une gamelle bon marché, un modèle « premier prix », le seul que je puisse me permettre d'acheter... C'est la troisième que je casse ce mois-ci, je vais encore devoir la remplacer...

            Ça n'a jamais coûté aussi cher d'être pauvre... 

            Mon manque de sommeil tambourine à l'intérieur de mon crâne, laissant présager le soupçon d'une autre journée lamentable... Quand je me réveille comme ça en hurlant, sortant d'un mauvais rêve, c'est plutôt mauvais signe en présage des heures à venir...

            Mais de quoi j'ai rêvé?... J'ai beau me gratter la tête...

            L'ébullition de l'eau me sort de mes rêveries, et c'est en tremblotant que je sers l'eau frémissante... Et ma tasse à la main, écroulé sur une chaise, je commence à penser à ma vie quotidienne...

            Mes rêves... Se souvenir de ses rêves... Y opposer le réel et son triste constat, repenser au temps où l'on voulait dévorer le futur et engloutir des possibles qui semblaient accessibles... Dans le théâtre du monde occuper tout l'espace, et devenir ce quelqu'un qu'on pensait mériter pour s'envoler vers les vies qui nous étaient promises...

            Maintenant je vis six pieds sous terre, dans une quasi-sépulture...

            Au-dessus de ma tête, dans la rue déjà les gens piétinent et à travers le soupirail qui me sert de fenêtre je jette un œil au ciel qui reste noir encore... Par l'ouverture noirâtre, cette meurtrière crasseuse, je ne vois qu'un pan du ciel d'une triste nuit sans étoiles...

            Car les nuits des grandes villes et leurs éclairages fabriqués ne permettent pas d'apercevoir toutes les lumières du ciel, il est rare dans ces conditions de pouvoir distinguer la clarté des étoiles... Pourtant sur le fond sombre et mystérieux de l'infini éteint, un vif trait de lumière apparaît soudainement...

            Une étoile filante...

            Dans le ciel anthracite elle trace vivement sa route... Vœu obligatoire...

            J'ai beau me creuser la tête, et chercher tant que je peux, je ne trouve pas de vœu à vouloir exaucé... Mes nuits ne sont plus que cauchemars, et je ne sais plus quoi rêver quand je suis éveillé...

            Il paraît qu'il y a quelques milliers d'années, nos ancêtres ont levé le nez vers le ciel, en se posant des questions... Observer le ciel, inspecter les étoiles...  Certains en ont déduit qu'il existait un lien entre le ciel et la terre, entre la nature et les hommes... Il se sont aperçus de plein de choses... Que les plantes poussaient mieux au soleil, qui devait apporter la vie... Et que pour planter des graines il fallait surveiller les étoiles, qui égrenaient le temps... Et que tout autour d'eux existait un savant équilibre dont ils faisaient partie, si complexe qu'il ne pouvait venir que d'une intelligence supérieure...

            Ils venaient de définir le divin...

            Ils venaient de créer Dieu...

            Ces principes se sont transmis au fil des siècles, étoffés de légendes, déformés en religions... Ceux qui les ont respectés ont survécu, et les autres sont morts de n'avoir pas compris et préservé le monde qui les entourait...

            Ça s'est passé comme ça, sélection naturelle... Et depuis nous portons tous cette même fascination pour le ciel...

            Merde!... Huit heures!... Je suis déjà en retard pour ce foutu rendez-vous...

            Un coup d'œil au miroir me fait presque sursauter, tant mon visage bouffi me semble méconnaissable, entourant des yeux cernés de mes cauchemars et chargés de plusieurs années d'insomnie... Ma barbe drue et rêche de plusieurs jours couvre le creux de mes joues anémiques et déteintes, aussi hirsute que mes cheveux qui par endroit se dressent en rebellion sur ma tête...

            Plus le temps passe et plus je me sens délavé, usé, presque incolore... Si seulement tout ça pouvait s'arrêter, une bonne fois pour toutes...

            Ah!... Au fait!... Je ne me suis pas présenté : je m'appelle Jon, et vous?... J'habite à Schaarbeek, au nord de Bruxelles... Schaarbeek la cosmopolite, Schaarbeek la multiculturelle, Schaarbeek la ville où cinq personnes qui se rencontrent ne parlent jamais la même langue... Immigrés maghrébins financièrement limités, prostituées bulgares ou africaines chassées de tous les autres quartiers, étudiants asiatiques n'ayant pas les moyens d'aller ailleurs, mendiants francophones ou bien flamands, ou touristes anglais à la recherche des vitrines du quartier rouge...

            Un échantillon de tous les peuples de cette planète doit sûrement vivre dans cette ville, au carrefour des différences, dans le vaste carambolage des cultures...

            C'est là que je trouve ma place, et que j'exerce la profession d'écrivain public... Qu'est-ce que c'est qu'un écrivain public aujourd'hui?... Comment vous dire?... Quand un quadragénaire français ne s'entend plus avec son voisin arabe, quand une prostituée bulgare veut acheter une voiture à un vendeur flamand, ou quand une étudiante chinoise veut se plaindre de ses voisines africaines, j'interviens... Je suis en quelque sorte un médiateur, entre les gens, avec les administrations... J'écris aux impôts ou à l'office des contraventions, je remplis des tâches insignifiantes la plupart du temps...

            Écrivain public, le terme est bien pompeux... Je suis surtout le point de convergence de toutes les petites plaintes de ce monde en miniature...

            Un boulot merdique?... C'est vrai, vous avez raison... Et pourtant je ne manque pas de diplômes : c'est qu'il faut beaucoup étudier pour parler trois langues!... Alors comment j'ai échoué là? Bonne question... Il ne se passe pas une  heure sans que je ne me la pose... Elle tourne et tourne dans ma tête depuis bientôt deux ans...

            J'étais pourtant si bien parti...

            Après l'université, je suis entré dans une vie active qui était pour moi mystérieuse, pleine de promesses, et teintée d'une pudeur amusante apposée là par des professeurs désireux de nous cacher la réalité... Il fallait y aller, la découvrir, la conquérir, s'y faire une place armé du bagage chèrement gagné au prix d'un long usage de pantalon sur des bancs d'amphithéâtre...

            J'étais gourmand, alors... J'étais naïf, aussi... Pressé d'appliquer mes connaissances toutes neuves dans un milieu qui en aurait forcement besoin... Avide de me construire une belle vie et croyant bêtement qu'en bossant dur je pourrais y arriver, je croyais que le monde du travail était celui où les besogneux dominaient les feignants, où le dur labeur mène à tout, et surtout à la construction d'une vie réussie où l'on étanche sans embûches sa soif de posséder...

            Mon rêve était banal, pourtant... Quatre murs, une pelouse, tout paraissait accessible... Et besogneux j'étais moi-même donc ça semblait être du tout cuit, mais j'ai rapidement déchanté car c'est à la sortie de l'école que cesse la récompense du travail pour être supplantée par les règles du sang...

            J'ai commencé par fréquenter les usines, celles du tout et du rien, ces endroits dont toute l'activité répétitive consiste à exercer l'art de transformer un contenu de camion entrant en une cargaison de camion sortant... Et ainsi les marchandises étaient promenées sur des milliers de kilomètres, d'usine en usine, de villes en villes, de pays en pays, obéissant à la seule et unique logique de la marge maximale et traçant par de petites traînées de fumée noire un trajet révélateur de l'effrayant ahurissement général...

            L'absurdité était hiérarchique, dans le domaine de la transformation, soumettant les ouvriers transformants aux petits chefs transformants, eux-même soumis aux grands chefs transformants et au directeur transformant... Et tout ce petit monde ambitieux, évidemment, baignait dans le doux rêve de grimper un jour une marche de ce podium de l'absurde...

            Moi itou, bien sûr... Mais ce n'est pas si simple...

            Je dois dire que grosso modo depuis, je n'ai fait que foutre le camp de tous les endroits francophones que doivent compter les environs... Évadé de partout, ville après ville, boîte après boîte, j'ai fui un par un tous les jobs que j'ai occupé dans ma foutue carrière... Partout je suis tombé sur la même chose : un mur, une barrière, une muraille...

            Celle de l'origine sociale...

            Comme une frontière infranchissable, un obstacle insurmontable qui se dresse devant vous et contre laquelle vous ne pouvez rien... Celle qui vous barre le chemin lorsque vous tentez d'obtenir un bon poste, et qu'alors vous voyez d'autres types moins méritants mais mieux labellisés que vous l'obtenir à votre place...

            Le tri effectué, sur la base du pedigree...

            Alors, dans la quête de l'ouverture ou de la bonne combine qui me permettrait enfin d'avoir un semblant d'avenir, je foutais le camp... Pas par lâcheté, mais par lucidité, devant le constat évident de l'impossibilité pour moi de gagner une meilleure vie, et devant les promesses illusoires de mes supérieurs souriants qui me faisaient miroiter des lendemains qui chantent accessibles au bout de grandes charrettes d'heures supplémentaires non payées...

            Mais j'avais flairé la magouille...

            Car manque de bol pour eux, j'avais regardé autour de moi... Scruté, lorgné, examiné mes prédécesseurs, ceux qui avaient suivi docilement les consignes et qui avaient couru des années dans l'espoir de la récompense de la fameuse promotion... Comme on fait courir des chiens à la poursuite d'un lapin de chiffon, ou comme on peut faire courir des ânes après une carotte pendue au bout d'un bâton...

            J'avais bien vu où ils avaient fini par la prendre, cette fameuse carotte... C'était flagrant rien qu'à regarder leurs visages défaits, d'une tristesse affolante, qui semblaient dégouliner de leurs crâne en vestige de leurs années de labeur... Leurs traits ne tombaient pas, ils coulaient... Flasques, flageolants, façon bouledogue... Et leurs yeux ternes, comme éteints, fixaient une à une les installations des usines sans y voir rien de plus qu'une souffrance quotidienne...

            Ils y avaient cru comme moi au début, ces imbéciles, à la promotion par le mérite... Mais pour eux l'aveuglement avait duré plus longtemps, les avait conquis, et s'était insinué en eux jusqu'à faire partie d'eux-même... Et quand elle les avait quitté, cette fameuse illusion, elle avait créé en eux un vide que l'on sentait impossible à combler car ça ne se remblaie pas, les années perdues à courir après du vent...

            Un jour, relevant finalement le nez après des années passées la tête dans le guidon, ils avaient subitement pris conscience du piège dans lequel ils étaient tombés, du mirage qui s'efface, de l'illusion qui s'évanouit... À présent ils étaient trop vieux pour aller travailler ailleurs, et le couperet du temps était tombé sur eux les laissant prisonniers d'un piège douloureux comme une morsure d'acier, faisant péter tout d'un coup les fils d'espoir qui retenaient leurs joues et voilant leurs regards d'un filtre de déception...

            L'usine avait consommé leur jeunesse, consommé leurs vies et dorénavant ils savaient : les bonnes places, ce n'est pas pour les pauvres...

            Dans la tête de tout le monde, la punition c'était la stagnation hiérarchique, la marque des médiocres... Et je dois dire que dans cette quête éperdue de la domination du voisin, j'étais affublé d'un défaut qui me mit vite sur la touche : celui de ne surtout pas croire que j'étais meilleur que les autres, que je pouvais réussir là où ils avaient échoué...

            Évidemment, tous ces stakhanovistes aveugles, tous ces petits chefs aigrillards, s'étaient rapidement occupé de rabattre le caquet de mes ambitions joyeuses, de barrer la route tant qu'ils pouvaient à mes envies de construire... Car la hargne qu'ils mettaient à travailler toujours plus, ils la mettaient également à éliminer quiconque pourrait un jour leur faire de l'ombre... 

            Je me rappelle de certains, ubuesques jusqu'au ridicule, qui faisaient régner sur des services entiers leurs médiocrités despotiques... Grimpés sur un escabeau ils nous contemplaient, péremptoires... Ils avaient mis dix ans à grimper là-dessus, c'était leurs trônes, en un sens... Ils en étaient fiers, c'en était pitoyable...

            Car je n'étais pas le seul à subir leurs défaites, et j'en ai vus des bataillons de types fraîchement arrivés et animés d'élans formidables se faire réduire à néant en l'espace de quelques semaines... Ils continuaient quand même, navrés et résolus... Eux aussi on leur avait rappelé qui ils étaient...

            C'était évident, pourtant, qu'il n'y avait pas assez d'os à ronger pour tout le monde... C'était même, je le crois, volontaire car ça favorisait les détestations mutuelles, ça créait une ambiance insupportable au sein de chaque niveau hiérarchique, au grand bénéfice du niveau supérieur... La méfiance devenait une manie, et la jalousie une habitude, et on traquait avidement les erreurs des autres comme autant de proies goutues qui nous permettraient d'« évoluer »...

            C'était comme ça... C'était humain...

            C'était pédagogique en un sens, l'usine... J' y ai appris des choses qu'on apprend pas dans les écoles... J'y ai appris à me taire, à garder mes idées pour moi tant que je n'étais pas sûr qu'elles ne pouvaient être récupérées par d'autres... J'y ai appris à me méfier des gens, à surveiller d'un œil les Brutus en devenir qui voulaient comme nous tous devenir des Césars... J'y ai appris la médiocrité des hommes, et leur jusqu'au-boutisme dès lors qu'il s'agit de dominer leur voisin...

            C'était une petite guerre... Quotidienne, renouvelée, méprisable et mesquine... Et pourtant, tous individuellement on se croyait honorable, on faisait les courtois les uns devant les autres... On se serrait nos mains hypocrites, armés d'un grand sourire de circonstance...

            Alors, étant trop objectif pour croire à l'hallucination collective du bonheur industriel, toujours en cavale et le manque d'argent étant le principal moteur de ma réactivité, j'ai rebondi dans le journalisme... Désabusé déjà, car les espoirs déçus ça vous consume un homme, j'occupais un bon poste chez Free Press jusqu'à ce que le journal soit racheté par Babel World Corp... Et puis un jour : la bourde... J'ai écrit un papier sur un livre de Camus : « La Chute, ou la tentation des ombres », c'était le titre de l'article... J'y décrivais le héros, Jean-Baptiste Clamence, comme un exemple sur lequel méditer pour tous les lecteurs...

            Celui-ci, grand avocat parisien, matérialiste, séducteur et collectionneur de femmes, sombrait peu à peu dans la déchéance et la dépression pour atterrir finalement dans le quartier rouge d'Amsterdam, d'où il prêchait la repentance aux marins de passage sans que jamais personne ne l'écoute... Il vivait abandonné de tous, et recelait chez lui une œuvre d'art volée...

            Finir sa vie seul et isolé du monde, dans la contemplation de la beauté d'une œuvre...

            C'est la prise de conscience du vide de sa vie qui l'a amené là... Vide affectif d'abord, devant une longue succession de femmes qui défilaient sans jamais être aimées... Et vide matériel, ensuite, car sa vie était remplie d'une collection d'objets matériels et stériles qui ne lui apportaient finalement pas grand chose...

            Alors j'ai écrit cet article, dans lequel je conseillais aux lecteurs de méditer sur leurs actes, de faire attention aux gens qui les aiment, qui les entourent... Et surtout de ne pas croire que le bonheur peut s'obtenir en consommant à outrance...

            C'était bête... C'était sincère... J'aurais pas dû... C'est interdit...

            Car le tollé fut brutal... Le lendemain mon chef me convoquait :

-        Mais tu es fou! C'est quoi ce torchon?

            Colère incontrôlable contre incrédulité surprise, première engueulade depuis quatre ans que je suis là... Il est assis, je suis debout et je suis plus grand que lui, pourtant vautré dans son fauteuil derrière son bureau bordélique il me rappelle en hurlant qui est le chef...

            Je tente :

-        Bah... C'est un papier sur « La Chute »... C'est un bouquin  d'Albert Camus... C'est...

-        Je sais ce qu'est ce bouquin!... Le bouquin moi je m'en fous, tu m'entends?... Je m'en fous!... Ce que je vois c'est le commentaire que tu en fais!...

            Et de lire à haute voix, tenant le journal d'une main :

            « … car c'est le vide de sa vie, artificiellement remplie d'une collectionnite de femmes et de réussites professionnelles, qui précipitera le héros vers la pente descendante. La prise de conscience le poussera peu à peu vers la déchéance, le laissant lucide sur sa propre médiocrité, et donc sur le caractère illégitime de la place qu'il occupe dans la société.

            « De la richesse vers la pauvreté, de la gloire vers l'anonymat, de la lumière vers l'ombre.

            « Réfugié dans les bas-fonds car conscient d'y avoir trouvé sa place, dans la contemplation d'une belle œuvre qui l'accompagne vers la mort. Alors prenons son exemple et posons-nous les bonnes questions : est-ce que cette frénésie consommatrice va nous apporter le bonheur? Pourquoi travaillons-nous si dur? Pour amasser des objets qui seront bientôt obsolètes? Le véritable bonheur n'est-il pas de vivre pleinement sa vie, avec toutes les petites joies qu'elle peut nous apporter? Dans la compagnie d'un amour, en qui se résument toutes nos raisons de vivre? Finalement, que restera-t-il de ce que vous faites aujourd'hui? Alors faites comme moi : sortez des supermarchés, des bureaux et des usines, et profitez de la vie avant qu'arrivent les mauvais jours... »

            Il pose le journal, me regarde hébété, et d'une voix empreinte de lassitude :

-        Tu te rends compte?... Non mais est-ce que tu te rends compte?... Conseiller aux gens d'arrêter d'acheter, d'arrêter de travailler, de profiter de la vie... Mais les actionnaires sont hystériques, mon pauvre... Hystériques!... Les annonceurs n'arrêtent pas d'appeler!... C'est un concert de téléphones depuis ce matin!...

            Puis d'un ton plus sec :

-        Tu te rends compte que tu joues ta place, sur un coup comme ça?... Et la mienne avec...

            C'était faux : il ne risquait rien, son père étant bien placé chez Babel Corp... Après six ans passés à galérer, à construire pierre après pierre le semblant de carrière qui constituait ma vie, vint le jour où ce type prit sa place à la tête du service... Catapulté responsable, un bureau à lui, poussez-vous me voilà... Le même diplôme que moi, mais en plus cher et sans les compétences...

            Je continue mollement :

-        Mais... Je voulais juste... Enfin tu comprends...

            Il me coupe :

-        C'est quoi le slogan du groupe?

-        Euh...

-        Alors?

-        Bin...

            Il éructe :

-        Babel, tu es ce que tu as!... Compris?... Tu es ce que tu as!!!... On n’est pas là pour conseiller aux gens d'être heureux ou de se rouler dans l'herbe!!!... On est là pour vendre!!!... Et pas autre chose!!!... Pour vendre!!!... Et si tu ne t'y plies pas alors va écrire des bouquins chez un petit éditeur, va grattouiller gentiment dans ton coin sur la misère du monde, mais ne viens pas écrire des conneries pareilles dans un journal à grand tirage!... Y a pas de place ici pour les pensées divergentes!

            Et il m'a viré...

            Dans mon service personne ne m'a soutenu... Dans les problèmes s'affirment les limites de l'amitié... Collègues, mais pas amis... Relations professionnelles, finalement...

            Et chacun pour soi, après tout...

            Les attaques ont fusé en bavardages malveillants, fourrés de ragots inventés et de calomnies appuyées, en solidarité lâche avec les nouveaux maîtres... Je n'ai pas cherché à me défendre : je n'en avais déjà plus la force... J'ai laissé leurs langues élaguer mon travail, et leurs médisances crasses me lacérer la gueule...

            Renvoyé à ma place dans les bas-fonds dont je m'étais pourtant extrait... Rapatrié vers la misère, retour à la case départ...

            Après mon éviction le changement commença, j'en entendis parler, car là aussi l'ambition pullulait... Entretiens individuels, soupesage isolé, dans un bureau fermé leur faire de belles promesses, faire miroiter l'avenir pétri de carrières alléchantes où chacun peut devenir chef... Bien évaluer alors qui suis le sens du vent, celui qui docilement deviendra ce qu'on veut, récitera gentiment un discours calibré, dans la ligne imposée par les chefs de Babel...

            Certains se sont démarqués, d'autres ont été débarqués...

            Ce ne sont pas les meilleurs qui sont restés, mais ceux qui se pliaient le mieux au courant de pensée dominant, en échange d'une petite prime ou d'une petite promotion...

            On ne regarde pas la couleur de la main dont tombent les billets...

            Brebis galeuses éliminées, d'autres sont venus en renfort... Copies conformes de leurs chefs, calibrés en école, jusqu'au jour ultime où par sélections successives les chefs n'ont plus eu besoin d'imposer leurs points de vue... Les employés prenaient l'initiative spontanément d'aller dans leur sens, sans que personne ne le leur demande, tous docilement mis au diapason de Babel...

            Quant à moi j'ai dû vivre en dehors de cette entreprise unique, qui avait racheté toutes les sociétés concurrentes... À l'époque on pouvait encore le faire, mais plus maintenant...

            Renvoyé vers l'arrière de la scène, quasi dans les coulisses... Condamné à souffler leurs répliques à ceux du premier plan, ceux nés pour être au-dessus, quelles que soient leurs valeurs... Foutus privilégiés qui peuvent briser nos vies...

            Ça paraît amusant le jeu de la vie, jusqu'au moment où on s'aperçoit qu'elle n'est qu'une partie de bonneteau géante... Ils disparaissent bien vite, les petits mensonges, les distractions, les doux plaisirs aveuglants qui vous émoustillent et vous font croire aux épices de la vie... Et lorsque les plaisirs disparaissent on ne ressent plus que la douleur... Alors ils sont calmés dorénavant, mes accès de la fièvre de la réussite, mes espoirs de pavillon herbeux, mes volontés de vivre heureux... Vacciné contre les efforts, résolu à ne plus espérer, je n'ai plus qu'à retourner vers la fange et les ombres et à mourir enfin dans l'exclusion et la misère...

            C'est pas faute d'avoir essayé, pourtant...

            Je claque la porte grinçante de mon appartement souterrain, ce qui me vaut encore une bordée d'injures du voisin colérique... En montant l'escalier vermoulu, je tente encore de me rappeler mon rêve...

            C'était quoi, au fait? Ce foutu rêve... Ça fait des années que je ne me rappelle plus de mes rêves...

            Peut-être que vous aussi...

            Dans la rue le vent froid me saisit au visage, et me lacère les joues malgré mon habitude... Transi dès les premiers mètres, j'avance en précautionneux dans la rue descendante sur le pavé glissant, et je manque pas après pas de me rompre le cou...

            Maisonnettes de briques rouges, baraque à frites pour le folklore... Le jour se lève peu à peu reflétant sa lumière encore brumeuse sur les devantures cramoisies, et la nuit dévoile lentement un environnement poussiéreux tant sur les façades vieillissantes que sur les trottoirs noircis... La rouge grisaille se lève, et dans les jointures des briques la crasse chargée d'humidité s'est figée en un givre noirâtre qui assombrit encore les devantures usées, formant par fontes successives tantôt des vaguelettes d'eau boueuse, tantôt des stalagmites d'un brun douteux qui se dressent dans l'air glacial...

            Dans cette rue triste et interminable, sous un ciel bas et terne je me traîne comme un spectre... Le ciel bas du Grand Jacques, dans sa ville d'origine... Mais ici l'hiver le vent ne chante pas : il siffle, il cingle et il tabasse, faisant de mes jours un calvaire et de ma vie un chemin de croix...

            Chaque jour je marche les yeux baissés, non par humilité mais par résignation... Peu à peu ma peau s'épaissit sous les morsures du froid et sous l'action du vent, et de même mon pas autrefois agile se fait de plus en plus traînant...

            Je sens venir le temps, je viens d'avoir trente ans...

            Il sont loin, les jours où je courais, où je bondissais dans ces rues défoncées... Car les catastrophes de la vie vous assomment d'une sorte de  rhumatisme bien plus vite que n'importe quelle vieillesse, maintenant je traîne ma carcasse quasiment hagard au milieu des autos brinquebalantes, ce qui me reste d'âme baignant comme embaumé dans un bocal d'acide... Et peu à peu les heures se font plus lentes, et le jour n'est plus qu'une longue attente que viendra soulager la nuit...

            Et c'est chaque jour la même épreuve...

            Les guimbardes cahotent sur les pavés disjoints, libérant derrière elles des flots de fumées noires... Au loin les cheminées inertes semblent piquer le ciel... Il n'y a pas si longtemps elles crachaient encore des panaches de fumée, puissants nuages de cendres qui couvraient l'horizon... Mais c'est fini maintenant, les usines ont quasiment toutes fermé, la mort de leurs activités entraînant à coup sûr l'asphyxie des populations... Sur les ateliers en jachère l'hiver est venu s'installer, froid et triomphant, et s'est répandu sur les vestiges comme on couvre un cadavre... Là aussi Babel a fait son œuvre, et maintenant chaque feu rouge est orné de son mendiant suppliant tendant la main vers plus chanceux que lui...

            Métastases à formes humaines, en tout point la ville en putréfaction du cancer de la pauvreté...

            Les maîtres de Babel ont vidé les usines pour remplir les prisons... Produire plus, toujours plus, avec toujours moins de personnel... Et maintenant ceux qui se refusent à mendier ou à voler pour vivre errent dans les rues du soir au matin, mains dans les poches ou bras ballants...

            À vue d’œil on voit se réduire l'espoir des peuples...

            Au détour de ma rue, de l'autre côté de la voie ferrée qui tranche la ville en deux, j'aperçois la Grande Tour, la haute et massive Tour Noire de Babel World Corp aux proportions pharaoniques, qui écrase de sa hauteur les minuscules maisons dans lesquelles nous vivons... Elle se dresse, menaçante, délire ultramoderne et manifestation de puissance...

            Le nouveau centre du monde, si massive que certains disent qu'elle est visible du monde entier...

            Le voilà le cauchemar devenu réalité : l'entreprise mondiale, seule et unique, mettant en place les règles de sa dictature... Après avoir imposé pendant des dizaines d'années ses règles de concurrence féroce, faisant tomber un par un tous ses concurrents, vint le jour où il ne resta plus que cette firme... Dominante, toute puissante, sans alternative, ayant racheté la totalité du monde dans une quasi-abolition de la propriété individuelle...

            Et alors disparut la loi du marché, pour faire renaître l'esclavage sous l'égide de Babel...

            Se soumettre pour travailler, accepter les règles ou bien mourir de faim... Le salaire unique imposé par la force, soit on travaille pour Babel soit on ne travaille pas... Soit on survit, soit on meurt... Marche ou crève... Et les mendiants sont là pour nous montrer l'exemple, pour nous rappeler ce qui nous arrivera si nous ne nous soumettons pas, si nous ne sommes pas dociles et productifs...

            Rester dans le rang, ou bien crever de faim parmi les pauvres...

            C'est binaire... C'est comme ça...

            Depuis l'arrivée de Sol à la tête de Babel World, cette Tour semble avoir triplé de volume, cachant maintenant aux habitants toute une partie du ciel...

            Et avalant goulûment toutes les richesses du monde...

            Sol... L'Héritier... À la mort de son père il a récupéré l'entreprise familiale, et depuis les gens n'ont cessé d'être licenciés... Prononcez juste son nom et vous verrez les réactions populaires... Des désirs de vengeance, des rancœurs légitimes... Jamais il ne sort de sa Tour, il y vit au dernier étage dans une complète solitude... Richissime, de plus en plus...

            Quelle ordure il doit être...

            J'avance dans ces rues sillonnées d'antiques tacots... Autour de moi les publicités s'étalent, partout Babel déploie sa propagande... Et dans la foule devenue grouillante elle agresse la rétine, elle s'adresse aux petits sur des panneaux gigantesques...

            Déballage de chiffons pour des ventres affamés...

            Sur des panneaux déroulants, fixés sur tous les murs, les slogans Babel s'affichent, ornés de photos de bonheurs maquillés :

 

Babel Clothes

Be something!

 

            Chaque affiche est ornée de son logo maudit : la balance noire de la firme toute puissante, dont les coupelles effilées ont tranché au fil du temps les vies de milliers d'ouvriers...

            Le couple des affiches, perfection apparente, étale en seize neuvième des rires artificiels... Manucure parfaite et brushing impeccable, l'image triomphante d'un bonheur fait d'argent...

            Beaucoup de maquillage pour autant de poudre aux yeux...

            Et sur ces pensées amères, je descends la rue aux pavés disloqués... Dans les restes de la brume qui s'est à peine levée, quelques flocons joyeusement virevoltent, tournoient et s'abattent sur le sol pour y fondre en un clin d'œil en laissant de petites flaques qui rapidement gèlent sur le trottoir glacial...

            C'est la vie qui s'envole, l'émotion qui voltige...

            Et qui retombe à terre...

            Vaincue...

Publié dans Littérature

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