Le Scribe de Schaarbeek (Chapitre 01)

Publié le par Mathieu Zeugma

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         Je vais regrouper petit à petit sur mon blog des textes que j'avais déposé çà et là sur le net. Des concours divers, des textes pour le plaisir. Ici il s'agit du premier chapitre de mon roman « Le Scribe de Schaarbeek », la dernière version en date, dont j'ai corrigé la plupart des coquilles aujourd'hui. Vous en trouverez d'autres versions très légèrement différentes sur le net, publiées depuis Mai 2011.

         Premier chapitre, donc :

 

 

 

         La bouche en cœur, les reins cambrés, Irina racole...

         Au vacarme du train elle s'est dressée, et c'est par habitude qu'elle a pris la pose... Immobile et sereine elle scrute la porte close, de la gare assoupie qui lentement se réveille...

         Elle attend...

         L'habitude est là, elle revient tous les jours... Derrière une vitrine, elle s'expose... Quasi-dénudée, elle toise les hommes qui défilent... Surélevée, elle les domine... Supérieure, elle les défie... L'un après l'autre derrière la vitre, ils ralentissent, admirent, puis passent...

         Elle n'a pas peur...

         Elle a choisi d'être à louer... Pour un quart d'heure ou plus, au prix fort, à qui elle veut... Elle sait ce qu'elle vaut, elle peut choisir... Elle n'ouvre pas à n'importe qui, elle refuse même du monde...

         Sous la lumière rouge elles ont rarement ce luxe...

         Car ils ne manquent pas les prétendants d'une heure, et se bousculent parfois devant ses jambes à nu... Son corps découvert attire les badauds hypnotisés, et ses yeux bleus choisissent qui caressera ses cheveux blonds...

         La Beauté est à vendre...

         C'est toujours la même chose... Un type s'avance, elle lui ouvre la porte... Quelques mots échangés, bonjour, tarifs, prestations... Contrat oral, et paiement en liquide... Quelques efforts suivront, quelques coups de reins échangés, quelque plaisir simulé, et retour à la case départ... Le type sort soulagé, pas heureux pour autant...

         Il reviendra sûrement...

         En face d'elle, énorme bête à longue queue couchée en travers de la ville, la gare se réveille et respire doucement... Toute la journée durant, avalant et crachant, elle digérera sans cesse ses lots de voyageurs... Toute la journée durant, et même pendant la nuit, hommes et femmes défileront vers leurs tâches quotidiennes...

         Il est encore un peu tôt...

         De l'autre côté des rails, large voie surélevée, elle aperçoit la Tour gigantesque et massive... La brume cache son sommet, cotonneuse et opaque, masquant les rues désertes à son seul habitant...

         La Tour de Babel World Corp...

         Symbole de réussite, pour la blonde prostituée... Monument de richesse et de prospérité, dominant de sa masse les maisonnettes voisines... Dressée dédaigneusement du côté des plus riches...

         Dominant les humains...        

         Dans la rue encore déserte la brume se lève lentement, et dans les halos rougeâtres à intervalles réguliers elle est la seule encore à occuper sa place... Le froid de décembre en a calmé plus d'une, bientôt le réveillon, prémices de nouvel an... Sur les façades de briques les lumières se reflètent... Rouge sur rouge, ton sur ton, plongeant maintenant la rue dans une ambiance étrange, où les nuances grenat tendent maintenant vers le pourpre...

         Le calme règne encore dans la rue baignée d'ombres, seulement troublé maintenant par un son énervant... De la vitrine d'à côté, un bourdonnement s'échappe, venant probablement d'un néon défectueux...

         En face d'elle, couché sur le trottoir, un vieil ivrogne s'étale et barre la rue glaciale... Sous les cartons qui lui servent d'abri, il ronfle bruyamment près d'une bouteille vidée... Il reste ici, parmi les prostituées, mais a pour habitude de vivre des clients... Il change les devises, dollars contre billets, sterlings contre piécettes... Il « prend sa com' »...

         Ici tout le monde l'appelle le Monnayeur...

         Premier service...

         De la porte immobile jaillit un flot nerveux, et la gare vomit maintenant dans la rue silencieuse... Population active, hommes et femmes agités, le regard vers le sol ils marchent tous vers la Tour...

         La première vague piétine le Monnayeur grognant, et c'est avec humeur qu'il se dresse en toussant... Dans ce groupe agité très peu tournent la tête... Volonté farouche de nier la tentation...

         La blonde n'a pas bougé, elle regarde passer... Derrière sa vitre épaisse elle sait qui est « client »...

         Elle sait que ceux-là espèrent encore...

         Le clochard se relève, déploie son corps massif... Dans ses habits râpés et couverts de souillures, il tend maintenant la main aux travailleurs pressés...

         La pute et le mendiant se regardent un instant, et comparent mutuellement leurs misères respectives.... De chaque côté de la voie, chacun regarde l'autre... De chaque côté de la voie, chacun mendie pour soi...

         Ainsi ils se contemplent et se jugent mutuellement, séparés l'un de l'autre par le cortège des hommes...

         Lentement le défilé faiblit, les pas se ralentissent... Employés plus âgés, ou effectifs précaires, sur ses hanches découvertes les œillades sont fréquentes...  Irina sait que ceux-là sont bien plus résignés...

         À l'arrière du peloton, l'allure devient trainante... Irina se trémousse, elle lance quelques sourires, elle sait que les clients se trouvent parmi ces types... Elle sait qu'ils ne croient plus à quoi que ce soit dans ce monde...

         C'est à l'allure de leur pas qu'on juge l'espoir des hommes...

         Devant sa vitrine, un type s'immobilise et d'un coup d'œil elle le jauge.... Pas agressif, visiblement... Propre, apparemment... Triste, comme d'habitude... Dominable, en quelque sorte... Pardessus élimé, chaussures presque éventrées, c'est sur une lourde béquille qu'il s'appuie pour marcher... Derrière ses lunettes rafistolées, un regard délavé parcourt lentement son corps... Irina s'agite, elle se fait aguicheuse... Mettant en valeur ses courbes, elle tente par quelques gestes de susciter l'envie... Le sourire qu'elle lui lance valide son admission...

-       Bonjour! Tu veux entrer? demande-t-elle...

         Pas de réaction... Son visage hébété reste presque impassible... Elle lui montre sa paume et ses cinq doigts tendus, étalage de tarifs et condition d'entrée...

         Peut-être un touriste, elle essaie en anglais :

-       Hello darling! Do you want to enter?

         Toujours aucune réponse... Et l'énervement paraît lorsqu'elle lance au  mec amorphe :

-       Hallo schat. Wilt invoeren?

         Il ne dit rien, même en néerlandais... Il baisse lentement les yeux... Sans un mot, le type vacille et se détourne, et c'est en clopinant qu'il reprend son parcours... Après seulement quelques pas, il relève le nez vers la vitrine voisine... Le néon grésillant semble le captiver... Il attend, il hésite... Il semble regarder au-delà des rideaux clos, et après quelques secondes il tourne la poignée pour pénétrer lentement dans la maison voisine...

         C'est raté pour Irina...

         Un client de perdu...

         Irina fait la moue, elle n'a pas su convaincre... Penchée dans sa vitrine, elle observe la scène... Elle n'a plus qu'à attendre que vienne une autre proie...

         D'un regard circulaire elle balaie les badauds : une dizaine d'hommes inertes est restée dans la rue... Chômeurs, vieillards, masque livide sur l'ensemble des visages... Elle sait que parmi ces types, aucun ne rentrera...

         Plus qu'à attendre le prochain train...

         Elle se penche à nouveau vers la lumière bruyante... Ce qui l'étonne le plus, c'est cette présence voisine... Dans la vitrine d'à côté les rideaux sont tirés, preuve s'il en est que personne n'y travaille... Elle croyait pourtant être seule à cette heure, et cette concurrence soudaine ne fait pas ses affaires...

         La clochette de la porte fait sursauter la blonde... Profitant du moment où elle guettait alentour, le Monnayeur est venu pour pénétrer sa vitrine...

         Passablement éméché, il lance :

-       Irina, ma belle! Ma douce! Accorde donc cette danse à un pauvre mendiant!

         Sans qu'elle ait le temps de protester, il l'empoigne et l'enserre de ses longs bras puissants, l'entraînant dans une danse dont elle tente d'échapper, simulacre de couple exposé aux passants...

         Elle proteste pourtant, s'agitant tant qu'elle peut, essayant d'échapper à l'étau de ses bras... L'haleine chargée d'alcool, et le pas hésitant, il bredouille quelques mots au creux de son oreille... Reste de jeunesse, peut-être, quand jeune et beau il enveloppait ses conquêtes...        

         Il est fort pour son âge, il pourrait la briser... Il la dépasse d'une tête et fait le double de son poids... Il a cessé ses murmures, il braille un bolero... Ou une valse peut-être, il ne sait plus très bien... Ses yeux baignés de larmes fixent un ciel décrépi, et ses mains abîmées étreignent les cheveux blonds...

         Devant l'évènement les hommes ont approché, et ce sont maintenant des rires qui règnent derrière la vitre... Le Monnayeur tournoie dans la vitrine spacieuse, spectacle de la Bête faisant danser la Belle...

         Mais le spectacle s'achève...

         Car soudain, alors qu'une petite foule s'est assemblée devant le théâtre de ce vieux fou faisant danser sa Belle, de la porte voisine jaillit le type au pardessus... Dans sa hâte il s'étale de tout son long sur le trottoir luisant, coupant court aux rires bruyants de l'assemblée joyeuse... Péniblement il se relève, maculé de boue, et lance un regard à demi-fou aux spectateurs médusés...

         Les danseurs se sont arrêtés net, et Irina en profite pour se dégager du vieux... Le Monnayeur, comme tous ses spectateurs, fixe le nouveau venu d'un regard intrigué...

         Ce n'est pas la première fois qu'un mauvais payeur se fait sortir d'une vitrine, mais celui-là paraît différent, sans que personne ne sache vraiment pourquoi...

         Le type regarde autour de lui, l'air vaguement hébété... Sa béquille traine à ses pieds, et c'est sans elle qu'il fait ses premiers pas... Il regarde ses jambes avec l'air étonné, pour ensuite balayer à nouveau les badauds...

         « Elle est là! »gémit-il en pointant du doigt la vitrine toujours close, les rideaux tirés cachant tout de son contenu...

         Apparemment déserte... Pourtant l'homme continue de montrer la vitre avec insistance... À quelques pas de lui, les hommes l'entourent maintenant, formant un cercle curieux autour du pauvre fou...

-       Elle est là!... insiste-t-il plus fort.

-       Mais qui?... Qui est-ce qui est là?... lui demande l'un des hommes.

-       La... La... L'Annonciatrice!...

         Et alors que le soleil se levait lentement, projetant ses rayons sur le silence des hommes, il se jeta face contre terre vers la vitrine épaisse...

         Prosterné....

Publié dans Littérature

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Catherine et Laurent 27/10/2011 22:29


Bonsoir Mathieu,

Nous te souhaitons la bienvenue dans la communauté littéraire de notre amie Violette.

Bonne soirée... bienvenue,
Amitiés.


Violette Dame Mauve 27/10/2011 17:31


Merci de ton inscription dans ma communauté. je t'y accueille avec plaisir.
Bon texte et couleur que j'adore!
Amicalement
Violette