Livre : pourquoi le « tout numérique » est dangereux

Publié le par Mathieu Zeugma

Le livre numérique, paraît-il, va faire disparaître le livre papier, ce qui n'est pas sans risques car cela signifie que la connaissance et l'Histoire de l'humanité pourraient perdre tout support physique, et donc tomber entre les mains de gens peu scrupuleux.

 

Le numérique littéraire prend de l'ampleur, petit à petit. Il est vrai que les avantages du numérique sont multiples : le format permet de démocratiser l'édition et la vente en ligne de contenus à vocation culturelle, et également de lutter contre la déforestation en faisant disparaître le support papier pour lequel on abat chaque année des centaines de milliers d'arbres. Actuellement les éditeurs, auteurs, distributeurs et autres professionnels du livre occupent le débat pour défendre leurs intérêts, principalement économiques, terrifiés par l'idée de voir leur domaine connaître le même sort que celui de l'industrie musicale avec le téléchargement illégal des mp3.

Le débat est donc purement économique, rassemblant des gens soucieux de préserver leurs marges et les défenseurs d'un business et de son chiffre d'affaire, alors que le problème est peut-être bien plus grave que ça car il touche à la pérennité du savoir de l'humanité, et aux possibilités offertes quant à sa manipulation.

 

La nécessité d'une sauvegarde des connaissances.

 

Le papier n'est pas éternel, il convient donc d'organiser la sauvegarde de ce que nous possédons et pour cela la numérisation semble une bonne solution. C'est ce qu'a entrepris entre autres Google depuis quelques années, permettant de préserver et de mettre à disposition du public des milliers de livres jusque là prisonniers des bibliothèques, avec quelques démêlés judiciaires à la clé tant leur ardeur à numériser avait oublié parfois l'existence des ayants-droit des textes en question.

Malgré ces petites complications, on est obligé de reconnaître que cette opération est nécessaire et justifiée si l'on admet qu'un jour les supports papier dont nous disposons tomberont irrémédiablement en poussière. Mais ce changement brusque des habitudes de publication et d'édition datant du Moyen-Age terrifie beaucoup de monde, comme les professionnels du livre pour les raisons souvent économiques que l'on a déjà évoquées.

 

Le changement fait toujours peur

 

Déjà en 1831, Victor Hugo se désespérait dans le livre cinquième de « Notre Dame de Paris » de l'essor de l'imprimerie, trois siècles auparavant, qui condamnait l'architecture comme moyen de transmission de la connaissance devant l''essor de l'invention de Gutenberg. Il dressait un tableau désespéré des saccages commis en ce début de 19ème siècle sur l'architecture médiévale, à la pioche et au plâtre, détruisant les traces des connaissances de pierre mis à la vue de tous. Le chapitre « Ceci tuera cela » signifiait « le livre tuera l'édifice », « la presse tuera l'église », « l'imprimerie tuera l'architecture ».

On pourrait citer plusieurs passages de ce chapitre éclairé, retraçant avec talent la façon dont les idées sont devenues des pierres pour ensuite devenir des mots. Jusqu'au 15ème siècle, « l'architecture est le plus grand livre de l'humanité », écrit-il, pour développer ensuite : « quand le bagage du genre humain devint si lourd et si confus que la parole, nue et volante, risqua d'en perdre en chemin, on les transcrivit sur le sol de la façon la plus visible, la plus durable et la plus naturelle à la fois. On scella chaque tradition sous un monument ».

Si on ne peut nier les dégâts irréversibles effectués par l'homme sur son patrimoine architectural, par la destruction du passé pour le remplacer par des édifices actuels à l'intérêt parfois discutable, on constatera néanmoins aujourd'hui que le livre a permis l'essor intellectuel de l'humanité en permettant la diffusion des connaissances à qui fait l'effort de s'y intéresser. Et cela vient peut-être d'un fait tout simple : le support physique du livre permet de figer à une date précise la pensée d'un auteur, créant par la même occasion la preuve de la paternité d'un texte.

 

Le livre n'a jamais empêché le plagiat.

 

Malgré l'existence d'un support physique, le livre n'a jamais empêché le plagiat. J'éviterai ici de reprendre les récentes affaires de « copier-coller » maquillées en « hommages » ou « intertextualité » pour montrer que le piratage du travail d'autrui ne date pas d'hier, et est même parfois récompensé par la postérité.

Dans son livre « Les rillettes de Proust », Thierry Maugenest cite le plagiat célèbre commis par Lamartine :

 

« En 1770, dans un recueil intitulé simplement « Poésies », un certain Nicolas Germain Léonard (1744-1793) signait le vers suivant :

« Un seul être me manque et tout est dépeuplé »

A la même époque, Antoine-Léonard Thomas (1732-1785) écrivait dans son « Ode sur le temps » :

« O Temps ! Suspends ton vol »

Un demi-siècle plus tard, un étrange écho se fait entendre dans les poèmes de Lamartine, sous la plume duquel on retrouve ces vers qui ont fait sa renommée :

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! »(L'Isolement)

« O temps, suspends ton vol ! » (Le Lac)

 

Et la postérité appartient maintenant au plagiaire...

Qu'est-ce qui nous permet d'identifier ce plagiat ? L'existence du livre, support physique indiscutable de l'antériorité. Il fait office de preuve, et ce sont bien les preuves qui risquent de disparaître si le support devient seulement et uniquement numérique.

 

Un exemple récent : le Manuel Scolaire d’Économie Domestique.

 

J'ai choisi un autre exemple récent qui ne sera pas trop polémique, car dénué de politique, et facilement vérifiable.

Vous trouverez le texte qui suit sur différents sites, qu'il n'est pas nécessaire de nommer ici car le texte semble rebondir de forum en forum depuis 2005 sans que personne ne sache vraiment d'où il est sorti. Il s'agit d'un extrait du « Manuel Scolaire d’Économie Domestique » datant de 1960 et servant à l'éducation des jeunes filles de l'époque comme d'une référence pour leur apprendre comment doit se comporter une femme mariée :

 

Faites en sorte que le souper soit prêt : Préparez les choses à l'avance, le soir précédent s'il le faut, afin qu'un délicieux repas l'attende à son retour du travail. C'est une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et vous souciez de ses besoins. La plupart des hommes ont faim lorsqu'ils rentrent à la maison et la perspective d'un bon repas fait partie de la nécessaire chaleur d'un accueil.

 

Soyez prête : prenez quinze minutes pour vous reposer afin d'être détendue lorsqu'il rentre. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Soyez enjouée et un peu plus intéressante que ces derniers.

 

Rangez le désordre : faites un dernier tour des principales pièces de la maison juste avant que votre mari ne rentre. Rassemblez les livres scolaires, les jouets, les papiers, etc. et passez ensuite un coup de chiffon à poussière sur les tables.

 

Réduisez tous les bruits au minimum : au moment de son arrivée, éliminez tout bruit de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Essayez d'encourager les enfants à être calmes. Soyez heureuse de le voir. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire.

 

Écoutez-le : il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n'est pas le moment opportun. Laissez-le parler d'abord, souvenez-vous que ses sujets de conversations sont plus importants que les vôtres.

 

Ne l'accueillez pas avec vos plaintes et vos problèmes : ne vous plaignez pas s'il est en retard à la maison pour le souper ou même s'il reste dehors toute la nuit. Considérez ça comme mineur, comparé à ce qu'il a pu endurer pendant la journée. Installez-le confortablement. Proposez-lui de se détendre dans une chaise confortable ou d'aller s'étendre dans la chambre à coucher. Préparez-lui une boisson fraîche ou chaude. Arrangez l'oreiller et proposez-lui d'enlever ses chaussures. Parlez d'une voix douce, apaisante et plaisante. Ne lui posez pas de questions sur ce qu'il a fait et ne remettez jamais en cause son jugement ou son intégrité. Souvenez-vous qu'il est le maître du foyer et qu'en tant que tel, il exercera toujours sa volonté avec justice et honnêteté.

 

Lorsqu'il a fini de souper, débarrassez vite la table et faites la vaisselle. Si votre mari se propose de vous aider, déclinez son offre car il risquerait de se sentir obligé de la répéter par la suite et, après une longue journée de labeur, il n'a nul besoin de travail supplémentaire. Encouragez votre mari à se livrer à ses passe-temps favoris et à se consacrer à ses centres d'intérêt et montrez-vous intéressée sans toutefois donner l'impression d'empiéter sur son domaine. Si vous avez des petits passe-temps vous-même, faites en sorte de ne pas l'ennuyer en lui parlant, car les centres d'intérêts des femmes sont souvent assez insignifiants comparés à ceux des hommes.

 

A la fin de la soirée, rangez la maison afin qu'elle soit prête pour le lendemain matin et pensez à préparer son petit-déjeuner à l'avance. Le petit-déjeuner de votre mari est essentiel s'il doit faire face au monde extérieur de manière positive. Une fois que vous êtes tous les deux retirés dans la chambre à coucher, préparez-vous à vous mettre au lit aussi promptement que possible.

 

En ce qui concerne les relations intimes avec votre mari, il est important de vous rappeler vos vœux de mariage et en particulier votre vœu de lui obéir. S'il estime qu'il a besoin de dormir immédiatement, qu'il en soit ainsi. En toute chose, soyez guidée par les désirs de votre mari et ne faites en aucune façon pression sur lui pour provoquer ou stimuler une relation intime.

 

Si votre mari suggère l'accouplement, acceptez alors avec humilité tout en gardant à l'esprit que le plaisir d'un homme est plus important que celui d'une femme. Lorsqu'il atteint l'orgasme, un petit gémissement de votre part l'encouragera et sera tout à fait suffisant pour indiquer toute forme de plaisir que vous ayez pu avoir.

 

Si votre mari suggère une des pratiques les moins courantes, montrez-vous obéissante et résignée, mais indiquez votre éventuel manque d'enthousiasme en gardant le silence. Il est probable que votre mari s'endormira alors rapidement.

 

Vous pouvez alors remonter le réveil afin d'être debout peu de temps avant lui le matin. Cela vous permettra de tenir sa tasse de thé du matin à sa disposition lorsqu'il se réveillera.

 

A la lecture de ce texte vous avez peut-être été surpris, amusé, séduit, choqué ou révolté. Vous vous êtes peut-être demandé quelle était la vie de ses femmes dans les années 60, ou pourquoi elles ne s'étaient pas insurgées avant. Mais vous êtes-vous demandé l'essentiel : avez-vous vu de vos yeux le livre sur lequel était imprimé ce texte ? Non. Donc rien ne prouve que ce cours ait réellement existé dans les années 60.

Car ce texte en effet fleure bon la fumisterie. Il n'existe nulle part sur le net de trace de l'original en tant que livre imprimé, et partout il est pourtant présenté comme « authentique ». Or s'il s'agit probablement à l'origine d'un canular, flagrant lorsqu'on lit la fin car les « pratiques les moins courantes » ont longtemps été interdites partout car faisant partie du délit d'homosexualité, ce texte peut très facilement être récupéré afin de servir par exemple de base de propagande aux féministes les plus extrémistes, caricaturant des rapports homme/femme sous un angle de soumission excessive qui s'il a existé n'a probablement jamais représenté la globalité des couples.

Cet exemple n'est pourtant pas si ancien : il date d'à peine cinquante ans. Pourtant déjà les preuves se sont volatilisées.

 

Au bonheur du plagiat et du révisionnisme.

 

Imaginons que dans cinquante ans, tout support physique de la connaissance ait disparu et que les textes ne soient que numériques et accessibles en réseau..

En quelques clics, n'importe quel malfaisant aura la possibilité de s'approprier un livre, un texte, une quelconque œuvre écrite. Un livre vous plaît ? Faites-en un copier-coller et remplacez le nom de l'auteur par le votre. C'est facile : vous êtes désormais écrivain. Et si vous voulez faire disparaître l'original du net, il vous suffira d'un virus ciblé et bien senti qui éliminera du réseau toutes les preuves compromettantes, toutes les antériorités pouvant prouver votre plagiat. Évidemment ce sera difficile pour la Comédie Humaine, mais beaucoup plus simple pour une œuvre moins connue.

De même le risque concerne également l'Histoire de l'humanité. Certains faits historiques vous déplaisent ? Il suffit de les effacer, ou de les remplacer par d'autres à la manière stalinienne. La disparition du support physique de la connaissance, c'est la porte ouverte au révisionnisme, ce qui aurait fait le bonheur des pires tyrans et qui fera probablement celui des dictatures de demain.

 

Les alternatives au papier et le rôle du citoyen.

 

Le numérique et le support physique doivent cohabiter. Si ce dernier paraît obligatoire afin de laisser des traces d'antériorité, pour des raisons écologiques il convient néanmoins de remplacer le papier par un autre support. Or actuellement les alternatives sont rares, voir inexistantes.

On pourrait bien citer le papier recyclé, tout aussi fragile que le papier lui-même et qui ne résout donc pas les problèmes de pérennité de l'écrit. Il semblerait que devant l'essor du tout numérique, aucun fabriquant industriel ne veuille se lancer dans le développement d'un support alternatif pouvant remplacer cinq cents ans d'imprimerie papier, ce qui serait pourtant bien nécessaire.

Et c'est là qu'intervient le rôle du citoyen, car c'est bel et bien la consommation qui oriente les politiques commerciales des entreprises, et non pas des théories complotistes trop souvent diffusées et reprises. Ce qui déterminera l'évolution de la diffusion de la connaissance ne provient pas des décisions de quelques pontes hauts placés, mais bien de notre comportement à tous devant notre façon de consommer des biens culturels. Si nous ne consommons plus que du numérique, peut-être par cupidité, alors nous ferons disparaître le support physique de la connaissance et donc les preuves de l'antériorité condamnant les plagiats et manipulations de demain.

Il ne tient qu'à nous de soutenir le livre et d'encourager par la consommation le développement d'un autre support que le papier d'imprimerie, qui reste aujourd'hui à inventer.

C'est bientôt Noël : peut-être devriez-vous acheter des livres au lieu de céder aux sirènes et aux gadgets de la télévision.

 

 

Publié dans Articles Agoravox

Commenter cet article