Michel Onfray : L'affabulation freudienne : Déni soit qui mal y pense (partie 1/2)

Publié le par Mathieu Zeugma

Onfray

 

 

Première partie de la deuxième conférence de Michel Onfray sur la thématique de l'affabulation freudienne. Discours retranscrit texto.

 

A retenir pour cette partie :

  • Annonce du plan de l'année de cours :

    • Relations entre biographie, deni de la biographie, philosophie chez Freud pour pouvoir mieux le comprendre

    • Deni de l'histoire chez Freudienne

    • Les errances de Freud, l'alinéarité de sa pensée

    • Freud, un chaman des temps modernes ? L'histoire de la psychothérapie depuis la préhistoire.

    • Les liens entre la politique et la psychanalyse.

  • Freud refusait le fait que la psychanalyse s'inscrive dans l'Histoire, il voulait qu'elle soit intemporelle. C'est le déni de l'Histoire.

  • Une pensée est une confession, nous dit Nietzsche. Il s'agit donc d'éclairer l’œuvre de Freud par sa biographie.

  • Le déni de la biographie chez Freud relève de la volonté de construire une légende.

  • Freud et sa famille ont tenté de détruire ou de cacher la correspondance de Freud, révélatrice d'autres facettes de l'homme.

  • Biographie de Freud : juif, ambitieux, veut devenir un grand homme, hésite dans ses études avant de se diriger vers la médecine, machiste, misogyne, phallocrate, gros consommateur de cocaïne, commet des erreurs médicales, très intéressé par l'argent, voulait être philosophe.

  • Freud n'a pas inventé la psychanalyse, c'est Joseph Breuer qui l'a fait. Freud s'est attribué peu à peu le travail de Breuer.

  • Le côté monumental de la biographie de Jones contribue à construire la légende de Freud.

  • Le succès de Freud vient de sa capacité à occuper le champ sociologique concernant les psychopathologies, et à s'entourer de cercles de gens douteux.

  • La psychanalyse n'est pas un outil applicable à tout le monde, mais elle est parfaite pour analyser Freud.

  • La psychanalyse relève de l'affabulation, de la psychologie littéraire.

  • Freud a puisé certains concepts chez Schopenhauer, puis comme on le verra dans la deuxième partie, chez Nietzsche.

 

Texte de la première partie de la conférence :

 

 

Bonsoir, merci d'être là.

 

La dernière séance qui était aussi la première avait été l'occasion de tout vous dire ou presque donc il s'agira dans les séances qui nous restent de développer tous les points qui auront pu être abordés. Il y aura cinq grands moments dans cette année :

  • Un premier temps qui concernera la question de la biographie, du déni de la biographie, du déni de la philosophie et à un moment vous verrez que les relations entre biographie, autobiographie et philosophie sont des relations complexes, singulières, extrêmement intéressantes qui permettent de comprendre beaucoup en ce qui concerne Freud, ou d'autres bien sûr mais Freud surtout.

  • Il y aura un deuxième moment qui tâchera de montrer que contrairement à ce que Freud avance, énonce et pense les concepts de Freud procèdent de sa biographie, de son autobiographie et nous verrons que cette ardeur qu'il a de se dire scientifique, expérimental, clinique, clinicien, etc... Cette ardeur n'a d'égal que son refus de constater que sa vie, en l’occurrence son œuvre, sa pensée et dans des moments tout à fait particuliers par exemple quand ses fils sont à la Première Guerre Mondiale ou quand il perd une fille, comme par hasard on voit apparaître le concept de pulsion de mort. Freud ne veut pas qu'on mette en relation ces concepts avec sa biographie et pour cause. On verra une espèce de déni de l'histoire chez lui. Le premier temps je l'avais intitulé (ce cours) « déni soit qui mal y pense », le deuxième « le crâne de Freud enfant ».

  • Le troisième concernera les théories, le capharnaüm chez Freud parce qu’effectivement on dit qu'il y a une pensée linéaire, que c'est une espèce de génie qui découvre tout seul la psychanalyse et donc on a l'impression que le temps ce n'est jamais chez lui que le développement qu'un fil très clair, un genre de fil d'Ariane qui nous permettrait de sortir du labyrinthe dans lequel les philosophes sont perdus depuis si longtemps. On verra que de fait c'est faux, ce n'est pas comme ça que les chose se passent et qu'il y a des errances, qu'il cherche, qu'il tâtonne, qu'il revient sur des positions, qu'il oublie un certain nombre d'erreurs, qu'il organise l'oubli de ces erreurs-là.

  • Un quatrième temps concernera la thaumaturgie, c'est-à-dire l'art de guérir. Ce que j'ai appelé, vous me direz c'est un petit peu facile, « les ressorts du divan », ce qui nous permettra de savoir ce qu'est la psychothérapie depuis très longtemps, depuis l'époque préhistorique puisque je pense que Freud est un chaman des temps post-modernes. Ce sera l'occasion de voir comment ces choses-là s'articulent.

  • Et puis dans un dernier temps ce que j'ai appelé l'idéologie, c'est-à-dire la politique de Freud. On pourrait dire aussi bien le rapport de Freud à la politique et vous verrez : il y aura des choses très, très, très étonnantes. Une espèce de dilection toute particulière pour un certain Benito Mussolini, par exemple, chose rarement dite. Et puis ce qu'aura généré sur le terrain politique la psychanalyse, un usage de la politique sur le continent européen, le vieux continent européen et puis également sur le continent américain.

 

On démarre donc cette aventure avec le déni de la biographie, qui est assez singulier chez Freud qui ne voulait pas, et ce très vite et très tôt, qu'on se soucie de sa biographie, qu'on s'intéresse à lui. Prétendument pour des raisons de modestie, du genre : « la science est intéressante et elle seule, moi pas je ne suis rien, etc... » En fait pour dissimuler la totalité des traces de ce qui montrerait l'inscription de la psychanalyse dans l'histoire. C'est ça que je vais essayer aussi de vous montrer cette année : la psychanalyse s'inscrit dans l'histoire. Sauf que pour l'instant dans toutes les encyclopédies, les dictionnaires ou les ouvrages dominants et majoritaires, l'historiographie dominante nous dit qu'il n'y a pas de problème, que c'est un corpus qui s'est constitué de manière idéale, qu'il n'a rien à voir avec la matière du monde, avec la réalité du monde, avec l'Histoire. Et puis que d'une certaine manière c'est le commerce d'un génie, Sigmund Freud, avec le monde des idées qui a produit la psychanalyse et que c'est assez trivial d'aller chercher de raisons du côté du sensible, du matériel ou de l'Histoire. Je persiste à croire que l'Histoire nous renseigne véritablement sur tout et surtout c'est qu'il faut de l'Histoire et que le déni de l'histoire fait le lit des pires drames, des pires tragédies.

 

A l’évidence, refuser qu'on puisse expliquer ces concepts par sa vie, sa pensée, par sa propre existence suppose une position radicalement anti-nietzschéenne. Parce que d'une certaine manière c'est la vérité du nietzschéisme que d'avoir dit, et je le dis souvent je vous renvois à la préface au « Gai Savoir » ou aux premières pages de « Par delà le bien et le Mal », Nietzsche nous le dit très précisément : une pensée c'est une confession, c'est l'autobiographie d'un corps. Nietzsche nous dit effectivement que la clef d'une œuvre se trouve dans la biographie. Alors ça ne veut pas dire que quand on aura démonté la relation entre biographie et œuvre pour autant on aura détruit l’œuvre, qu'elle ne sera plus rien, pas du tout. On l'aura simplement expliquée, c'est-à-dire qu'on l'aura relativisée, c'est ça l'intérêt. C'est à dire : il s'agit de ne pas porter au pinacle des pensées qui sont certes extrêmement intéressantes mais comme la pensée de Spinoza est intéressante, comme la pensée de Sénèque est intéressante.

 

C'est un préjugé idéaliste dans lequel se trouve Freud et c'est un préjugé dans lequel l'histoire de la philosophie se trouve bien souvent. Moi quand j'ai commencé les études il n'était pas du tout question de penser en terme de biographie d'un philosophe. Et dans les biographies il n'y avait d'ailleurs pas de biographie des philosophes, ça n'intéressait pas les historiens, ça n’intéressait pas les philosophes non plus. C'est par la suite qu'on a commencé à s’intéresser à la vie des philosophes et quand on met en perspective la vie et l’œuvre alors on découvre autre chose, on voit autre chose, on voit autrement. C'est la proposition que je veux vous faire cette année.

 

Il écrit à sa fiancée, Martha, celle qui deviendra sa femme : « on ne peut devenir biographe sans se compromettre avec le mensonge, la dissimulation, l'hypocrisie, la flatterie, sans compter sa propre obligation de masquer sa propre incompréhension. La vérité biographique est inaccessible, si on y avait accès on ne pourrait pas en faire état. » C'est une phrase étonnante, alors d'abord vous verrez cette année je vais beaucoup citer les correspondances, car je crois que les correspondances procèdent de l’œuvre, sont une œuvre, font partie de l’œuvre et qu'il n'y a pas d'un côté le génie d'un texte et de l'autre une correspondance dans laquelle rien ne se trouverait. Je pense qu'on trouve beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses dans les correspondances de Freud et si on y avait trouvé peu de choses je ne vois pas pourquoi sa famille se serait préoccupée de les récupérer, de les détruire, de les installer dans des archives où on ne peut pour certaines toujours pas les consulter. Cette lettre, par exemple, nous dit par exemple qu'une vie ne serait que mensonge, dissimulation, hypocrisie et flatterie. C'est une drôle de façon de considérer que finalement il n'y aurait que de la négativité chez un être, d'une part. Ensuite considérer alors qu'on est Freud et qu'on prétend qu'on va mettre à jour le fonctionnement d'un individu, qu'on ne peut pas découvrir le fonctionnement d'un individu. Freud nous dit d'une certaine manière dans son œuvre complète qu'on peut rendre compte des ressorts les plus intimes d'un être mais en même temps il nous dit là que dans la biographie ça n'est pas possible ou ça n'est pas pensable. Et puis cette dernière phrase étonnante : si on y avait accès on ne pourrait pas en faire état. On ne voit pas pourquoi on ne devrait pas faire état de ce que nous pourrions découvrir dans la biographie d'un individu, cette façon de refuser les biographies et les biographes est une façon singulière.

 

A l'évidence ça fonctionne avec le désir de construire une légende. Si vous construisez une légende, l'Histoire ne peut pas confirmer la légende que vous êtes en train de construire. Donc il faut choisir : refus de la biographie, refus du biographe, refus de l'histoire c'est souvent la célébration de la légende. Si vous n'avez rien à craindre, si vous n'avez rien à cacher, la biographie n'est pas problématique si tant est que vous ayez affaire à des biographes dignes de ce nom, qui ont envie de comprendre et de saisir les mécanismes de production d'une œuvre particulière.

 

Il s'agit donc d'accréditer la thèse de l'épiphanie légendaire. Ça provient comme ça du ciel, ça tombe du ciel, Freud est génial, il fait son auto-analyse, il rentre à l'intérieur de lui-même, il propose un genre d'introspection... On verra qu'elle ne dure pas bien longtemps et qu'elle n'est pas bien immense cette introspection. Mais la légende nous dit que ça a été courageux, que ça a été considérable et que il est allé dans des contrées absolument inédites, qu'il y a quasiment laissé sa peau dans cette auto analyse... Et que dans cette auto-analyse il aura découvert la vérité de la psychanalyse. Donc la production de la psychanalyse est l'affaire d'un homme qui se replie sur lui-même au sens philosophique du terme, c'est-à-dire qu'il fait une réflexion. Qui fléchit et qui réfléchit sur lui-même et qui va découvrir tout seul ce qu'il nous proposera. On verra que ça ne s'est évidemment pas passé comme ça.

 

En 1885 il a 29 ans, il détruit 14 années de traces. Il brûle tout : des journaux, des correspondances, des notes, des réflexions, des commentaires scientifiques, tout le travail qu'il a pu faire durant tout ce temps là et bien il en fait un immense feu de joie. Il est très heureux avec ça et il écrit, toujours dans une lettre à sa fiancée, qu'il imagine la tête que feront ses biographes. C'est-à-dire que Freud, quand il a 29 ans, pense déjà à ses futurs biographes. Non pas à son biographe, mais à ses biographes. Il utilise un pluriel, il considère qu'il aura des biographes. Il n'a encore rien fait.

 

Naissance le 6 mai 1856 à Freiberg, le père est négociant en laine, Jacob. La mère, Amalia, est au foyer. Les deux parents sont juifs, il est circoncis. Enfance banale, études au lycée, hésitations sur ses études... Il avait dit qu'il serait un grand homme, probablement ministre, il a envie de faire du droit, il pense que ça pourrait l'y conduire, et puis finalement il n'est pas très sûr, il fait médecine sans grande conviction... Il s'inscrit à l'université mais ça traîne, ses amis font leurs études assez rapidement, lui prend du temps... Il va ici ou là, il assiste à quelques cours de philosophie d'ailleurs, il avait envie de faire de la philosophie... Mais finalement c'est pas facile d'être célèbre et de faire de l'argent avec la philosophie, je vous le dis moi. Et donc c'est plus facile de faire de l'argent et d'être célèbre et d'avoir un nom, de se faire une réputation avec la médecine et éventuellement avec la médecine de l'âme. Donc il fait ses études de médecine. Ça traîne un petit peu, il trouve que ça ne va pas assez vite, il travaille en laboratoire sur la sexualité des anguilles, ce n'est pas excitant plus que ça... Alors il prétend qu'il a découvert deux ou trois petites choses. Il dissèque beaucoup, il cherche des gonades, il en trouve quelques-unes mais de fait on n'a pas le Prix Nobel avec ça.

 

Il fait son service militaire, il traduit quelques textes de Stuart Mill, le philosophe anglais dont j'ai dit beaucoup de bien déjà notamment sur un très bel essai sur les femmes. Il en profite pour dire à sa femme que le féminisme c'est une sottise, que Stuart Mill dit des sottises parce que... c'est un macho de première classe. Et puis on verra qu'en plus du machisme il ajoute la misogynie, et qu'à la misogynie il ajoute aussi une phallocratie. C'est-à-dire une construction de son système sexuel sur le phallus, symbole sexuel masculin, et que, on terminera l'année là-dessus, une femme ça n'est jamais qu'un homme qui n'a pas évolué. Quant à cette définition, je ne suis pas sûr de souscrire à cette hypothèse mais je vous précise que c'est la sienne. Mais non, je ne souscrit pas, je plaisante...

 

Il rencontre sa fiancée, grand moment dans son existence, il a décidé qu'il allait l'épouser, ils se séparent un peu parce qu'il va faire quelques allées et venues chez Charcot et il écrira à peu près 1000 lettres, dit-on... Et puis aussi : il a travaillé sur la cocaïne, et il en a pris beaucoup... il faisait un travail donc il fallait bien expérimenter. Sauf que les choses ne sont pas dites aussi clairement, moi je vous le dis très précisément quand on fait les analyses il a été douze ans cocaïnomane. Ça aide pour quitter la chaussée, parfois théoriquement, et donc il y a un certain nombre de thèses, vous verrez il esquisse des psychologies scientifiques par exemple, donnent l'impression d'avoir été écrite avec de la poudre dans le nez. Et beaucoup de poudre. Et donc il y a eu un moment où il s'est dit qu'il allait probablement faire fortune avec cette aventure de cocaïne. Il avait lu quelques articles, je ne vais pas tout vous dire, mais il s'était dit « c'est pas mal, ça. Probablement on peut devenir riche et célèbre assez rapidement ». Il a fait quelques essais sur un copain qu'il a envoyé dans la tombe et évidemment il avait écrit des textes, il a détruit ces textes-là, il les a fait disparaître parce qu'il avait dit que ça sauvait, que ça guérissait de tout. Il a découvert que ça sauvait pas tant que ça. Il pensait que ça guérissait de la morphinomanie, en fait de son copain morphinomane il a fait un cocaïnomane aussi. Enfin il avait beaucoup d'intérêt à faire disparaître tous ses premiers travaux sur la cocaïne et on peut imaginer que dans cet autodafé de 1885 il ait détruit beaucoup des preuves de toutes ses errances sur la question de la cocaïne.

 

Mais évidemment quand vous publiez un texte un jour, quand vous publiez un article un jour, il y a toujours des articles qui circulent, des volumes de la revue qui circulent et vous pouvez toujours les retrouver donc on retrouve aujourd'hui, évidemment, ces articles que Freud a consacrés à la cocaïne et on a découvert aussi dans un certain nombre de lettres, notamment les lettres à Fliess, et je vous disait tout à l'heure le bien, tout le bien que je pense des lettres à Fliess sans lesquelles le cours de cette année n'aurait pas eu lieu. C'est clair. Et on verra dans les lettres à Fliess ce qu'il en est de toutes ces errances et de toutes ces histoires.

 

Ces fameuses lettres à Fliess, aussi je vous dirai comment Freud a voulu les récupérer pour pouvoir les détruire, comment Marie Bonaparte, qui était une grande psychanalyste elle aussi les a récupéré en disant que c'était important, que c'était la genèse, la généalogie de la psychanalyse. La fille de Freud, Anna, disait : « mais il y a des choses trop intimes, trop personnelles... » donc il y a eu des éditions expurgées. C'est il y a peu seulement qu'on a pu lire la totalité des lettres que Freud a envoyé à Fliess. Évidemment les lettres que Fliess a envoyé à Freud ont été détruites par Freud lui-même.

 

On y découvre, dans cette aventure, que la légende d'une espèce de trajet rectiligne d'un Freud qui serait parti d'une espèce de connaissance intime de ce qu'il avait à faire et qui serait parvenu à la découverte de la psychanalyse tout seul, qui aurait fabriqué tout ça à partir de son génie effectivement est une légende. Parce qu'il n'y a pas un trajet rectiligne mais des errances, et beaucoup d'errances. Et beaucoup d'erreurs. Et quand on fait de l'histoire, pour le coup et pas de la géographie ou de la légende on découvre l'étendue des dégâts. Il y a des gens qui ont été maltraités. Je peux dire traités, mais maltraités. Mal soignés, détruits, des erreurs chirurgicales, des erreurs de thérapie, des erreurs de diagnostics, des gens qui ont été défigurés physiquement.. Enfin je vous donnerait le détail avec l'histoire d'Emma Eckstein, qui est une jeune femme dont Freud a toujours dit qu'elle était hystérique alors qu'il n'a jamais voulu prendre en considération l'erreur chirurgicale qui a consisté avec son ami Fliess a laisser 50 centimètres de gaze dans son nez après une opération. 50 centimètres de gaze qui évidemment se sont infectés après pourrissement et qui ont produit un certain nombre de dégâts. Il a fallu réopérer cette femme qui s'est retrouvée défigurée. Évidemment toute l'aventure Eckstein est détruite et dans les 1500 pages de l'hagiographie d'Ernst Jones, qui est le premier biographe autorisé comme on dit aujourd'hui, et bien vous chercherez en vain le nom d'Emma Eckstein, bien sûr et vous aurez une version extrêmement légendaire de la question de la cocaïne.

 

On y découvre que donc il n'est pas le bon thérapeute qu'on a voulu dire. On y découvre d'autres choses : je vous ferai voir que pendant qu'il prétend être psychanalyste il continue à pratiquer un certain nombre de médecines de charlatan. Le psychrophore, par exemple, qui est une espèce d'instrument, semble-t-il de torture qu'on fait rentrer dans l’urètre du pénis des hommes pour les guérir. On fait des envois d'eau froide pour les guérir de la masturbation. C'est-à-dire que le Freud qui nous dit qu'il guérit de tout avec le divan il prescrit encore l'usage de cet instrument barbare autour des années 1910 tout de même. Donc évidemment on n'a pas forcément envie que des correspondances témoignes de ce genre d'errer, de ce genre d'errances.

 

On y découvre que Freud n'est pas forcément le héros qu'on veut bien dire. Jones dit qu'il a souffert d'une psychonévrose fort grave. C'est quand même une formule intéressante : une psychonévrose fort grave. Surtout de la part de quelqu'un qui fait l'hagiographie de son héros et de son sujet. Mais c'est pour mieux dire que cette psychonévrose fort grave elle disparaît à partir du moment où Freud travaille son auto-analyse. Il fait son auto-analyse, il est guérit, il invente la psychanalyse et il est le premier guérit par la psychanalyse. On verra qu'il est le premier des « pas-guéris » de la psychanalyse et qu'un certain nombre d'autres individus ne seront jamais guéris par Freud bien que Freud dira qu'il les aura guéri. On entrera dans le détail du petit Hans, de l'homme aux loups, de l'homme aux rats, d'autres cas qui constituent par exemple plus tard les cinq psychanalyses.

 

On y découvre un personnage qui somatise. Il nous donne le détail de ses furoncles, par exemple, dans des zones sensibles, de ses maladies, de la dépression qui est la sienne, de ses moments d'impuissance sexuelle qui sont importants, de ses problèmes intestinaux, de ses angoisses, de ses phobies, etc...

 

La correspondance à Fliess n'arrête pas. La correspondance à Fliess c'est 1887-1904. C'est donc une longue durée et on y voit effectivement la généalogie d'une pensée, la généalogie d'un penseur et je vous assure que c'est extrêmement intéressant.

 

On y découvre que Freud n'est pas non plus un pur esprit mais un individu tout ce qu'il y a de moins intéressant parfois, qui est très très intéressé par l'argent, très très intéressé également par la célébrité. Très rapidement, très tôt il rêve de buste de lui à l'université, il a envie de plaque sur sa maison qui honore son génie de découvreur de l'inconscient, il a envie assez rapidement d'obtenir le Prix Nobel et ça c'est récurrent chez lui : il a envie d'être riche, et célèbre, et connu sur la planète entière. Sa maman lui avait dit, donc, qu'il serait célèbre et il veut faire plaisir à sa maman.

 

On comprend pourquoi les correspondances ont été tenues au secret et pourquoi certaines correspondance encore aujourd'hui sont tenues au secret dans des archives aux États-Unis où vous n'avez pas le droit d'accéder sauf si vous êtes habilité, c'est-à-dire si on sait que vous n'allez pas faire un mauvais usage des correspondances ou des archives que vous pouvez lire. Il y a des enregistrements, des bandes-son, de la correspondance papier, il y a des échanges de correspondance, il y a mille choses qui nous permettraient de faire de l'Histoire. Tout simplement faire de l'Histoire.

 

Donc évidemment quand vous écartez l'Histoire, vous pouvez fabriquer la légende. La fabrication de la légende elle est assez facile quand vous recourrez vous-même à votre propre autobiographie. C'est souvent le cas : l'autobiographie c'est le début de la construction de la légende. C'est vous qui racontez sur vous. Vous êtes juge et partie. A l’évidence, vous pouvez effectivement le faire délibérément (dissimuler, cacher, etc...) mais vous pouvez aussi, les voies de l'inconscient étant pénétrables, et puis l'inconscient n'est pas que freudien, on reviendra sur ce sujet-là, vous pouvez aussi de bonne foi avoir oublié, avoir négligé, avoir donné de l'importance à quelque chose qui n'a pas vraiment d'importance, passer sous silence quelque chose qui est majeur ou fondamental... Donc le personnage qui écrit son autobiographie est souvent dans une hagiographie de lui-même.

 

Et Freud produit deux ouvrage, majeurs... Auto-présentation, alors... J'ai travaillé sur l’œuvre complète des éditions PUF dons il y a des changements de traduction... Cette auto-présentation a été connue longtemps sous le titre « Ma vie et la psychanalyse »... Et puis un autre texte extrêmement intéressant : « Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique », un autre texte qui pour le coup est une autobiographie intellectuelle, une autobiographie de la discipline. Et Freud dira qu'il a inventé la psychanalyse, etc... Enfin je tâcherai de vous faire la démonstration que Freud n'a pas inventé la psychanalyse, c'est Joseph Breuer qui l'a inventée. Freud dit lui-même en 1910 que c'est Breuer qui a inventé la psychanalyse et puis après puisqu'il a envie de faire une espèce de coup d'état sur ce mot qu'il n'a même pas créé puisque lui il n'a pas parlé de psychanalyse mais il a parlé de psycho-analyse. C'étaient des gens comme Faurel, dont personne ne connaît le nom, qui parlaient de psychanalyse. Un jour Freud va laisser tomber sa psycho-analyse, va parler de psychanalyse puis va finir par dire, notamment dans la fameuse « contribution » que la psychanalyse c'est lui et personne d'autre et que si à une époque il a pu dire effectivement que Breuer en était l'inventeur il a voulu dire qu'il était l'inventeur potentiel d'une idée qu'il n'a pas su mener à bien mais que lui, Freud, a mené a bien, a fait le travail qu'il fallait faire et que l'inventeur c'est lui et personne d'autre.

 

La biographie dont je vous ai parlé, d'Ernst Jones, s'appelle « La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 1500 pages, fournit la matrice aux autres biographies. C'est un vrai travail, la biographie : il faut aller dans les archives, il faut dépouiller les lettres, il faut lire des tonnes de correspondances, il faut faire des choses par forcément réjouissantes. Enfin il faut faire un vrai travail de bénédictin, et c'est plus souvent facile de faire une biographie à partir de la biographie des autres. Et il s'agit de magnifier un héros, et bien tout ce qui n'est pas héroïque vous allez le mettre de côté, tout ce qui pourrait ne pas être héroïque (une dédicace à Mussolini) et bien vous allez une explication en disant que c'était de l'ironie, qu'il ne fallait pas prendre ça au pied de la lettre, que ce n'est pas ce qu'il faudrait comprendre. La question de la cocaïne, bah évidemment comme on sait que Freud a détruit des documents mais que tout n'a pas été détruit et bien vous redonnez une version, c'est -à-dire vous proposez une version légendaire et la plupart du temps la version légendaire elle est répétée. Parce que il vous faudrait prendre cette version et vérifier. Faire ce travail de vérification en vous disant : prenons cette question , par exemple de la cocaïne et allons voir. Lisons ces textes. Et la plupart du temps les gens n'ont pas forcément envie de faire ce genre de choses parce que 1500 pages ça fait la loi. Et Jones fait toujours la loi.

 

Et puis ensuite, mais ça aussi on développera, il vous faut organiser votre existence sr le principe des cercles concentriques et vous avez donc votre garde rapprochée, vous avez vos disciples, qui sont souvent des hommes de main, des gens sans foi ni loi, à qui vous pouvez faire faire ce que vous voulez et qui sont là de toute façon pour mourir pour vous. Et puis au fur et à mesure vous créez des institutions, des instances, des revues, des congrès, des maisons d'éditions et d'autre choses qui vous permettent d'exister (Bourdieu aurait dit « d'occuper le champ ») parce que si vous ne l'occupez pas d'autres l'occuperont à votre place. Et Freud a été excellent pour cette question de l'occupation du champ sociologique dans lequel se trouvait la question des maladies psychosomatiques, de la psychiatrie, de la psychologie dans la vienne de cette époque-là mais aussi dans l'Europe d'alors.

 

Donc il ne s'agira pas pour moi de faire une hagiographie, ça vous l'aurez compris mais il ne s'agira pas non plus de détruire systématiquement ou pour le plaisir de détruire. Je serai plutôt dans a perspective d 'un Spinoza qui nous disait : « Ni rire ni pleurer mais comprendre. » C'est-à-dire essayer de comprendre ce que c'est que cette psychanalyse qui est une psychologie littéraire (je ne le dis pas avec mépris mais en le constatant en disant : c'est une psychologie littéraire) qui s'est prétendue une théorie scientifique. Qu'est-ce qui s'est passé pour que ça ait pu marcher comme ça ? Comment est-ce que Freud a pu procéder ? C'est ce que je vais essayer de faire avec vous pendant toute cette année.

 

Ça supposera donc une psycho-biographie. Et on pourra me reprocher nombre de concepts freudiens mais je tiens à vous dire que j'utiliserai des concepts freudiens parce qu'il n'y a pas plus adapté, plus adéquat pour utiliser un terme spinoziste, pour « dire Freud ». C'est-à-dire les concepts de la psychanalyse sont des concepts qui permettent de « dire Freud ». La psychanalyse c'est un instrument pour comprendre Freud, pas forcément le reste du monde. Cette psycho-biographie il nous y invitait. Il nous disait : « il faudrait produire la psycho-biographie des philosophes. » Et bien je vais essayer de produire une psycho-biographie de Freud avec pour thèse, ce sera la thèse de l'année, que la psychanalyse c'est le rêve le plus élaboré de Freud. Mais ça supposera à l’évidence le détour par l'autobiographie.

 

Il faudra donc montrer l'articulation entre biographie et concepts, ce qui nous permettra de penser en terme d'affabulation. L'affabulation est un mot ancien, avec une acception récente, et je vous donne celle de Pierre Gilbert qui a écrit un dictionnaire des mots contemporains : alors l'affabulation c'est une « manière fantaisiste ou même mensongère de présenter, de rapporter des faits. » Il y a du mensonge, à l’évidence, quand on dit qu'on a guéri des gens qu'on a pas guéri, quand on a tué des gens dont on nous dit qu'ils se sont tué eux-même parce qu'ils n'ont pas fait ce qu'on leur avait prescrit alors qu'ils ont scrupuleusement fait ce qu'on leur avait prescrit, il y a du mensonge à l'évidence. Mais de la fantaisie, beaucoup. Vous verrez. Les fantaisies nommées, la horde du père, le complexe d’œdipe, le festin cannibale après la manducation du corps du père, enfin toutes ces choses que nous aurions vécues. L'idée que nous aurions assisté depuis les plus hautes époques de la préhistoire à la copulation de nos propres parents et que ça nous traumatiserais, etc... Enfin toutes ces choses-là vous verrez que c'est le fond de la pensée de Freud et il nous faudra voir comment tout ça relève effectivement de la fantaisie.

 

A l'évidence, lui qui passe son temps à dire qu'il est un philosophe, qu'il est pardon un scientifique et qu'il n'aime pas les philosophes, il est un philosophe. Donc il n'est pas question pour moi de le mépriser, ce n'est pas une épithète infamante que de dire de quelqu'un qu'il est philosophe simplement ce n'est pas du tout la même chose que de nous dire que l'on est un descendant, un compagnon de Copernic et de Darwin ou de que dire que l'on a là quelque chose, la psychanalyse par exemple, qui est assimilable à la psychologie littéraire d'un Marcel Proust dans la Recherche du Temps Perdu. Ce n'est pas déshonorant que de le dire. Simplement Marcel Proust n'a jamais pensé qu'il pourrait guérir le monde entier à partir de ses propres fantasmes. Donc on verra comment ce désir de Freud devient une réalité qui fonctionne dans la mesure où elle renvoie à une pensée magique.

 

Il y a donc un déni de la biographie et vous voyez bien pourquoi. Il y a donc aussi un déni de la philosophie. Il ne veut pas qu'on fasse savoir qu'il pourrait être un philosophe, qu'il aurait pu aimer la philosophie, qu'il aurait pu vouloir lui-même être un philosophe, ce genre de choses. Or une lettre à Fliess nous le dit, 1er Janvier 1896, je cite : « mon but initial : la philosophie. Car c'est cela que je voulais à l'origine. » Donc on a l'aveu de quelqu'un qui nous fait savoir que ce qu'il souhaitait c'était être philosophe. Il n'avait pas forcément envie de devenir médecin, il nous le dira un peu plus tard dans son œuvre. Il n'avait pas forcément envie non plus de devenir médecin psychiatre et s'il est dans le tâtonnement à l'université et qu'il assiste aux cours c'est bien parce que la philosophie l'intéresse. Mais, je vous le répète, la philosophie ne permet pas d'être riche, célèbre, connu sur la planète entière. C'est bien plus difficile d'être le Kant de son siècle que de devenir l' « inventeur » d'une thérapie qui est censée soigner et guérir.

 

La légende voudrait donc qu'il ait considéré que son destin était dans la médecine en assistant à une conférence au cours de laquelle avait été lue un texte de Goethe qui s'appelle « La Nature ». En fait si vous faites de l'Histoire vous découvrez qu'il s'agit d'une conférence qui avait pour sujet l'anatomie comparée et pas du tout la pensée de Goethe à proprement parler. Mais l'idée que Goethe ait pu servir de déclencheur à cette carrière qui deviendra la carrière de Freud est une idée intéressante, idée légendaire, bien sûr, mais idée extrêmement intéressante. Je n'ai pas les moyens, moi de vérifier, je ne travaille pas sur des logiciels mais d'aucuns me font savoir que Goethe est probablement l'auteur le plus cité de l’œuvre complète de Freud.

 

En 1914 il avoue qu'il a lu Schopenhauer, mais ça c'est un aveu qui étonne assez peu. C'est-à-dire qu'il y a une grande mode schopenhauerienne à cette époque-là, il y a également une grande mode nietzschéenne également à cette époque-là et on ne peut pas ne pas connaître ces deux-là. Et si vous lisez « Le monde comme volonté et comme représentation » vous avez un nombre considérable de thèses qui sont des thèses qu'on retrouvera chez Freud. Il y a la théorie du refoulement qui est très précisément une théorie freudienne, et bien cette théorie elle se trouva dans « le monde comme volonté et comme représentation », oui mais ça n'a pas produit d'effet nous dira Freud.

 

Publié dans Michel Onfray

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juliette 27/02/2013 16:25

ET bien...quelle daube, j'ai rarement lu quelque chose d'aussi nul. Une critique constructive, non pas sur l'homme mais sur la théorie, c'est une chose (qui peut être très intéressante quand elle
n'est pas sous tendue par une une forme de haine et d'agacement largement perceptible dans ces propos) mais là...c'est du niveau d'un magazine people.

De plus, je trouve risible que le reproche fait au personnage de Freud de vouloir faire de l'argent...quand on est face a un auteur aussi médiatique qui vogue régulièrement sur le business de la
biographie ou de la critique sulfureuse...c'est sur que ça, ça rapporte surement aucune thune !

John Gaynard 30/11/2011 15:54

Mathieu,

Merci pour avoir partager cette conférence d'Onfray. Malheureusement, Freud n'a pas été le seul à penser "qu'il pourrait guérir le monde entier à partir de ses propres fantasmes". Il en existe
toujours beaucoup!

Les errements de Freud entre science et philosophie, me font penser à un bon mot du philosophe anglais Bertrand Russell, qui aimait bien manier l'ironie, surtout à son propre égard: "Science is
organized common sense; philosophy is organized piffle".

Cordialement,
John