Michel Onfray : L'affabulation freudienne : Déni soit qui mal y pense (partie 2/2)

Publié le par Mathieu Zeugma

 

Onfray

 

 

 

A retenir pour cette partie :

  • Partie essentiellement axée sur les relations entre Freud et Nietzsche.

    • Il y a un déni chez Freud à reconnaître l'influence qu'a pu avoir Nietzsche sur son œuvre, et un refus de reconnaître qu'il connaît forcément les travaux du philosophe. Freud et Nietzsche sont contemporains, la pensée de Nietzsche est légèrement antérieure à celle de Freud, de nombreux concepts freudiens semblent directement issus de la pensée de Nietzsche.

 

 

 

(Suite de la première partie)

Il y a un refus qui est assez symptomatique, on va consacrer le restant de cette séance à en examiner le détail c'est le refus de Nietzsche. Je vous ai dit l'an dernier que d'une certaine manière le freudisme était un nietzschéisme et à l'évidence c'est un nietzschéisme qui se refuse d'être un nietzschéisme. Parce que nombre des thèses de Nietzsche sont de thèses que l'on retrouvera chez Freud. Freud changera simplement les étiquettes. Il va modifier un certain nombre de concepts nietzschéens pour leur donner un nom qui sera le concept freudien sous lequel triompheront les idées de Nietzsche. Mais il y a un trajet assez semblable : ce sont deux contemporains (Nietzsche a douze ans de plus) et quand paraît la « Naissance de la tragédie », par exemple, 1872, 2 Janvier je crois, Freud rentre au lycée. Quand il écrit sa première intempestive, Nietzsche, il entre en médecine. Quand il écrit son intempestive sur Wagner, c'est le moment où il s'occupe de la sexualité des anguilles, notre docteur.

 

Parution du « Gai Savoir », Breuer, l'inventeur de la psychanalyse, et Freud le dira je vous le répète, Freud travaille avec Joseph Breuer, il a tellement d'admiration pour cet homme que d'ailleurs il prénommera sa première fille Mathilde, prénom de la femme de Joseph Breuer. Ils sont en train de travailler sur le cas de Anna O., je rentrerai dans le détail de ce cas là un petit peu plus tard où il nous expliquera, ils nous expliqueront tous les deux qu'ils ont guéri ce cas d'hystérie qui n'a évidemment pas été guéri du tout mais enfin c'est une légende qui a été accréditée à cette époque-là. Et bien la fabrication de la légende de Anna O. correspond au moment de la parution du « Gai Savoir ».

 

Au moment où Nietzsche fait paraître Zarathoustra, Freud rentre chez Charcot à la Salpetrière. Il assiste aux fameuses leçons sur l'hypnose. « Par-delà le Bien et le Mal » correspond au moment où Freud ouvre son cabinet, 1886. Et puis Nietzsche tombe fou, vous le savez, en Janvier 1889, c'est le moment où Freud arrive chez Bernheim, c'est l'école de Nancy où il a l'intention de parfaire sa technique hypnotique. Il est pas très bon dans le traitement hypnotique, qu'il a découvert chez Charcot. Charcot pense qu'on hypnotise bien que les hystériques et Bernheim, lui, considère qu'on peut hypnotiser tout le monde. Et donc il est plutôt à la recherche de ce genre de confirmation puisqu'il ne parvient pas vraiment à hypnotiser systématiquement. Et puis Nietzsche rentre dans un long moment de folie, dix années, 1889 jusqu'à la mort, 25 août 1900. Et bien c'est le moment où Freud écrit sur les paralysies hystériques, sur les aphasies et sur l’étiologie sexuelle des névroses. D'une certaine manière il théorise ce qui est arrivé à Nietzsche. Nietzsche, donc, meurt le 25 août 1900 c'est le moment où paraît « l'interprétation des rêves ». Alors c'est un livre qui aurait dû paraître quelques mois avant 1900 mais Freud a souhaité pré-dater le texte parce qu'il pensait que 1900 ça ouvrait le siècle et que son livre ouvrait le siècle aussi. Donc à partir de lui le 20ème siècle allait véritablement commencer. Le livre d'ailleurs avait été tiré à 600 exemplaires à l'époque et il en a vendu 123 dans les six premières années il a fallu huit ans pour épuiser la première édition. Donc ce n'a pas été un succès de librairie.

 

Les années 1889-1900 sont des années nietzschéennes. Je vous le disait tout à l'heure : on ne peut pas ne pas savoir que Nietzsche est devenu une vedette à son corps défendant. Il y a la construction de la villa Silberblick, dont je vous ai dit l'an dernier qu'on y installerait les archives, donc on créé les archives Nietzsche. Il y a une biographie écrite par sa sœur, où elle essaie de faire de son frère et pour notre plus grand malheur une espèce d'antisémite, belliciste, guerrier, nationaliste, prussien, etc... Ce qu'il n'est évidemment pas... Et début d'une hagiographie négative, les hagiographies sont toujours négatives de toute façon, mais écrite par la sœur. Il y a un ouvrage de Lou Salomé sur lequel je reviendrai tout à l'heure, ouvrage extrêmement intéressant, ouvrage nietzschéen sur Nietzsche, et puis vous le savez, Lou est devenu l'amie de Freud et elle restera longtemps l'amie de Sigmund Freud.

 

Il y a une existence européenne du philosophe, c'est-à-dire on le traduit, on le lit, on le découvre, en France les Éditions Mercure de France avec Henri Albert traduisent à tout bout de champ et on découvre tout Nietzsche. Malher, par exemple, Gustave Malher et Richard Strauss composent à partir d' « Ainsi parlait Zarathoustra ». Poème symphonique, etc... Et on scénographie aussi la visite au fou, c'est-à-dire qu'il est là, allongé sous une tunique de lin blanc et la sœur fait visiter le philosophe. Les gens viennent, on regarde Nietzsche et puis on disparaît. Donc effectivement si vous voulez il y a une Nietzsche-mania à cette époque-là, et Freud lui fait savoir qu'il n'a pas envie de lire Nietzsche, qu'il n'a pas envie de lire Nietzsche, que ça ne l’intéresse pas. Il écrit dans « Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique : « c'est la haute jouissance des œuvres de Nietzsche que je me suis refusée. Avec la motivation consciente que dans l'élaboration des impressions psychanalytiques je ne voulais être gêné par aucune sorte de représentation d'attente. » Concept intéressant, « représentation d'attente », simplement il est assez singulier de dire qu'on ne lit pas quelqu'un parce qu'on craint d'y trouver ce qu'on sait qu'il s'y trouve déjà. Donc ça veut dire effectivement que dans cet espèce d'aveu caché et bien Freud sait qu'il y a beaucoup de choses importantes et intéressantes chez Nietzsche mais il n'a pas envie qu'on dise qu'il a pillé Nietzsche. Donc il ne le lit pas, ou il dit qu'il ne le lit pas, c'est comme on voudra.

 

On sait pourtant qu'il le connaît. Le cours de Brentano, dont je vous ai parlé tout à l'heure, philosophe, important, intéressant qui lui fait découvrir aussi Feuerbach, grand philosophe Ludwig Feuerbach. Freud découvre la philosophie de Nietzsche à cette époque là, 1873-1881, c'est l'époque où il fait ses études de médecine et où il est auditeur libre dans les cours de Brentano. Lettre à Fliess, toujours, le 1er Janvier 1900, il nous dit qu'il a acheté les œuvres complètes de Nietzsche, à un prix élevé. Il nous dit « j'espère trouver chez lui les mots pour beaucoup de choses qui restent muettes chez moi mais je l'ai pas encore ouvert. Trop paresseux. » On peut reprocher plein de choses à Freud mais pas la paresse. Ça c'est clair que sa vie durant il aura été un gros travailleur, il a abattu beaucoup de travail, il a fait un travail considérable en tant qu'analyste, il a reçu un nombre considérable de gens, il a écrit un nombre de lettres incalculable, il a beaucoup produit intellectuellement et la paresse n'était pas son vice, ça paraît évident.

 

Un petit peu plus tard, quand il sera devenu célèbre, en 1931, il écrit à Lothar Bickel : « Je me suis refusé l'étude de Nietzsche bien que, non parce que, je risquais manifestement de retrouver chez lui des intuitions proches de celles que prouve la psychanalyse. » C'est-à-dire qu'on a là un argumentaire qu'on retrouvera dans la totalité de la pensée de Freud, du début jusqu'à la fin : les philosophes ont des intuitions, les psychanalystes ont des preuves. Donc un philosophe ça déjante, ça raconte des choses, ça postule, moi pas. Moi je suis dans la preuve, et toujours il nous dira qu'il est dans la preuve. On verra, et j'ai repéré dans l'œuvre complète nombre de fois où Freud nous dit qu'il pose l'hypothèse, qu'il formule l'hypothèse, qu'il postule que, etc... Enfin bon, à l'évidence on verra que tout était postulat, qu'il a lui-même cru à ces postulats comme autant de vérités, et qu'il nous disait que glisser du postulat à la vérité c'était finalement faire œuvre de scientifique.

 

Nietzsche était connu de Freud, donc je vous le disais, par ses cours avec Brentano, cet achat des œuvres, des discussions qu'il a pu avoir avec tel ou tel et puis quand il démarre ses réunions d'amis psychanalystes il consacre très vite et très tôt des séances à Nietzsche lui-même. Donc la première séance, séance du premier avril 1908 (ça fait donc huit ans que Nietzsche est mort) elle est consacrée cette séance à « de l'idéal ascétique » qui est l'une des dissertations de la généalogie de la mémoire. C'est une dissertation qui nous dit très précisément que la répression des instincts génère la culpabilité, la douleur et la souffrance. « La » thèse que nous retrouverons dans « malaise dans la civilisation » et dans « l'avenir de nos illusions ». Dès que Freud va s'occuper de questions de civilisation et bien on retrouvera cette idée, qui est une idée nietzschéenne, qu'effectivement la répression des instincts va générer un malaise. Dans ce texte qui est lu, et bien on a une série de commentaires, chacun prend la parole, le premier qui s'exprime, Hitchman, nous dit : « un système philosophique est le produit d'une impulsion intérieure et ne diffère pas beaucoup d'une œuvre artistique. » Thèse absolument nietzschéenne. Nietzsche ne dit que ça. Et on peut comprendre que Freud puisse trembler à l'idée qu'effectivement on puisse faire de la discipline qu'il nous présente comme une science une simple manifestation autobiographique de sa propre personne. Hitchman nous dit qu'on sait peu de choses de la biographie de Nietzsche et de fait à cette époque-là c'est pas encore aussi précis que maintenant. On sait simplement, et c'est ce qui intéresse les psychanalyses et les psychanalystes, qu'il eut une enfance sans père, ça on a eu l'occasion d'en parler, la mort de son père très tôt, la souffrance de son père aussi, l'agonie. La fait qu'il ait vécu beaucoup au milieu des femmes, effectivement, la mère, la sœur, les tantes... Le fait que très vite et très tôt il ait eu le soucis des questions morales. Il est vrai que les premières dissertations de Nietzsche nous le montrent extrêmement soucieux, du bien, du mal, des vertus, des valeurs, et de ces questions-là. C'est-à-dire qu'il était fils de pasteur et petit-fils de pasteur. Le psychanalyste en question dit qu'il avait également le goût de l'antiquité et de la philologie, ce qui est vrai. Il a toujours eu une passion pour le latin, pour le grec et la formation qui est la sienne est une formation de philologue. Et puis qu'il avait également une tendance à l'amitié virile, ce qui est vrai, il y avait effectivement chez Nietzsche un désir d'amitié comme il y avait une amitié romaine. Ça suffira pour les psychanalystes, pour dire que cette passion pour l'amitié virile c'est une tendance à l'inverse, c'est le mot que j'utilise parce qu'il est utilisé par les psychanalystes.

 

On est donc dans l'idée que Nietzsche aurait été homosexuel. Et vous verrez que indépendamment des trois essais sur la théorie de la sexualité, qui est un beau texte pour les homosexuels, Freud nous dit que les homosexuels ne sont pas des tarés ou des pervers. Le fait aussi, à la décharge de Freud, qu'il ait signé une pétition pour qu'on cesse de persécuter les homosexuels en son temps, ce qui est courageux et extrêmement honorable. Mais il y aura, vous le verrez, une théorie de l'homosexuel comme un personnage inaccompli, inachevé, un peu comme les femmes. Le modèle c'est l'homme et puis vous avez des gens qui n'y parviennent pas, les femmes n'y parviennent pas, les homosexuels non plus. Donc il y aura une condamnation de l'homosexualité et puis aussi une condamnation assez stupéfiante de la masturbation comme une espèce de chose effrayante et horrible. On a les psychanalystes qui sont tous là à s'exciter, c'est le cas de le dire, sur la question de la masturbation en disant que c'est la catastrophe, que c'est l'origine de toutes les névroses, de toutes les perversions et qu'il faut arrêter de se tripoter. Et que de toute façon si vous ne vous tripotez pas c'est que vous refoulez la masturbation et donc voilà... Ou vous vous masturbez et c'est catastrophique, ou vous ne vous masturbez pas et c'est catastrophique aussi parce que le refoulement c'est presque pire. Et Hitchman nous dit que s'il n'avait pas eu cette vie sexuelle déplorable probablement il n'aurait pas fait la critique de l'idéal ascétique. Ça aussi effectivement on pourrait le conclure. Ce à quoi il ajoute, et il conclue son intervention là-dessus qu'il y a eu paralysie générale de Nietzsche et que par définition on ne peut pas mener une analyse sur ce cas-là.

 

Donc commentaire et discussion de l'exposé, on va d'abord nous dire que Nietzsche est un sujet taré. Comme ça l'affaire est réglée, on a pas besoin d'aller voir plus loin ce qu'est sa pensée, ce qui est vrai hypothétiquement ou potentiellement. On parle de sa motivation homosexuelle et puis on dit : « c'est un moraliste, donc c'est pas un philosophe. » Moraliste au sens « moraliste français du 18ème, ou du 17ème plus encore. » Adler, un psychanalyste mais qui pour moi est un philosophe plutôt nietzschéen, lui a compris très vite et très tôt et ce sera d'ailleurs la première rupture de Freud avec ses disciples, il y aura également celle de Young qui produira des dégâts, mais Adler est quelqu'un qui nous dit : « Nietzsche est le plus proche de notre façon de penser. » Les choses sont clairement dites : « Nietzsche est le plus proche de notre façon de penser ». Il faut imaginer Freud tétouillant son cigare, parce qu'apparemment c'était une tabagie complète les rencontres du mercredi, et attendant la suite.

 

Il nous dit, Adler, qu'il y a un lignage, c'est extrêmement bien vu, qui va de Schopenhauer à Freud via Nietzsche. Ça ne va pas plaire à Freud, ça, l'idée qu'on puisse faire de l'histoire, inscrire la pensée de Freud dans un lignage fut-il philosophique. Parce que là d'abord on l'inscrit dans l'Histoire, c'est pas son soucis, et ensuite on l'inscrit dans l'histoire de la philosophie. Donc ça ne peut pas l'intéresser.

 

Il nous dit également, Adler, que Nietzsche avait bien compris le rapport qui existait entre la thérapie et le fait que pendant la thérapie on entre à l'intérieur de soi et qu'on devient un familier de la psychologie des profondeurs, c'est une proposition faite par Nietzsche lui-même, on verra ça à la séance suivante. Il y a une proposition de psychologie des profondeurs et le nouveau psychologue auquel Nietzsche invite, et bien c'est très précisément celui que deviendra ou ceux que deviendront les psychanalystes à ce moment là. Il nous dit également : Nietzsche a bien compris les rapports entre répression des instincts et production de la civilisation. Ça, de fait c'est une thèse majeure dans la généalogie de la morale.

 

Un autre analyste qui s'appelle Federn écrit, dit du moins puisque je m'appuie sur les minutes de ces sociétés psychanalytiques et que vous avez un scribe, un secrétaire qui note tout ça et j'ai travaillé sur ces notes-là. Federn dit : « Nietzsche est si proche de nos idées qu'il ne nous reste plus qu'à nous demander ce qui lui a échappé. Il a anticipé par intuition certaines idées de Freud. Il fut le premier à découvrir l'importance de l'abréaction, du refoulement, de la fuite dans la maladie, des pulsions sexuelles normales et sadiques. » On reviendra sur le détail de ces choses-là au fur et à mesure, l'abréaction c'est la catharsis, c'est le fait que vous puissiez guérir par la cure, recouvrer une santé perdue.

 

Freud, à ce moment-là prend la parole. Il dit qu'il a renoncé à l'étude de Nietzsche à cause de l'antipathie, c'est le mot qu'il utilise, pour son caractère abstrait. C'est singulier, je ne sais pas. Il y a quand même plus abstrait comme philosophe que Nietzsche. Il aurait pu dire ça pour Kant, il aurait pu dire ça pour d'autres. Pour Fichte, pour Hegel ou pour la grande tradition de l’idéalisme allemand. Mais pas pour Nietzsche. « Ces tentations occasionnelles de le lire, écrit le scribe, ont été étouffées par un excès d'intérêt. » Ça c'est un joli paradoxe, vous avez tellement d'intérêt que vous ne vous y intéressez pas. Comme ça c'est clair, vous ne lui devez évidemment rien. Il répond à Adler, et donc c'est le scribe qui note qu'il « peut assurer que les idées de Nietzsche n'ont eu aucune influence sur » ses travaux.

 

Otto Rank, autre psychanalyste, lui disserte sur la question de la pulsion sadique masochiste refoulée chez Nietzsche et il considère que cette pulsion refoulée entretient une relation particulière avec sa théorie de la cruauté. C'est évidemment passer à côté de la théorie de la cruauté chez Nietzsche qui n'a pas grand-chose à voir avec la cruauté des petits garçons et des petites filles qu'on trouve dans la comtesse de Ségur et qui tronçonnent les poissons rouges et qui jouit d'arracher des ailes de papillons. C'est pas la théorie de la cruauté chez Nietzsche, c'est autre chose, on a eu l'occasion d'en parler l'an dernier, je ne développe pas.

 

Et puis Steckel et les minutes du procès nous disent : Steckel a tendance à voir une sorte de confession dans le fait que Nietzsche cautionne les glandules de houblon et le camphre. Alors ça je dois dire que j'ai lu Nietzsche intégralement et je n'ai jamais vu que Nietzsche ait pu cautionner des glandules de houblon. Et je ne suis pas bien sûr qu'il ait beaucoup parlé de camphre. Mais enfin bon si effectivement il y a une confession dans cette affaire, je suis preneur d'information.

 

Autre séance, parce que la première n'aura pas suffi. 28 octobre 1908, c'est la parution d' « Ecce homo ». Texte important, me semble-t-il, autobiographique lui aussi comme la fameuse auto-présentation de Freud. Évidemment rempli, lui-aussi, d'approximations sur soi-même. L'orateur s'appelle Heutler (orthographe?) et il nous dit « ce livre est un auto-portrait rêvé ». Ce n'est pas faux mais toutes les autobiographies sont des autoportraits rêvés. Il nous dit « Nietzsche ne veut pas guérir ». Et ça vous verrez c'est une notion qu'on retrouvera par la suite dans la psychanalyse, c'est-à-dire que la psychanalyse ça marche toujours, sauf quand ça ne marche pas. Et si ça ne marche pas c'est que vous ne voulez pas guérir et Freud appelle ça le bénéfice la maladie. Sous-entendu : vous avez intérêt à rester malade plutôt qu'à être guéri et votre inconscient vous maintient dans la douleur et dans la souffrance parce que vous avez plus intérêt à être malade qu'à être guéri. Donc, l'orateur nous dit qu'on a la généalogie de l'idée de ce fameux bénéfice de la maladie. Il ne veut pas guérir, Nietzsche, parce qu'il sait que sa maladie est la cause de sa réflexion. Il faut lire la correspondance de Nietzsche pour voir qu'il se serait bien arrangé d'une guérison, et que son inconscient aurait probablement trouvé son affaire à une guérison, et que le génie de Nietzsche n'avait pas besoin de cette fameuse syphilis au stade tertiaire, c'est pas plus compliqué que ça. C'est ce qu'on appelle un tabès, qui va vers une paralysie générale. Et que Nietzsche se serait bien arrangé d'en finir avec cette syphilis qui lui a pourri la totalité de son existence.

 

Et puis il y a une sophisterie que je trouve magistrale parce qu'il nous dit : « Sans connaître la théorie de Freud, Nietzsche a senti et anticipé beaucoup de choses. Par exemple la valeur de l'oubli, de la faculté d'oublier, sa conception de la maladie comme sensibilité excessive à l’égard de la vie ». D'une certaine manière c'est Freud qui devient le précurseur de Nietzsche, et il faudrait presque engueuler Nietzsche d'avoir fauché quelques idées à Freud. Simplement l'idée qu'il a « senti » beaucoup de choses ça parait intéressant. Et puis il y a cette fameuse attaque ad hominem qui consiste à dire que finalement le personnage étant immoral, et bien il n'est pas digne de considération. Alors immoral pourquoi ? Il aurait contracté cette syphilis dans un bordel pour hommes... Il n'y a pas de preuves... Il n'y a aucune preuve... Alors s'il y a une preuve c'est clair, mais s'il n'y a pas de preuve c'est une preuve encore plus importante parce que s'il n'y a pas de preuve c'est qu'on a refoulé la preuve. Donc quand on a refoulé la preuve c'est que ça prouve encore plus, encore mieux. Donc : il est allé dans des bordels. Il ne s'en souvient pas, puisqu'il ne l'a pas dit, puisqu'on n'en trouve trace nulle part... C'est donc que ça a vraiment été le cas et qu'il a chopé sa syphilis dans cet endroit-là.

 

Et puis une théorie freudienne, et là toujours c'est pas la plume de Freud c'est la plume du secrétaire, Freud dit : « une certaine anomalie sexuelle est certaine ». C'est assez intéressant : on se dit anomalie pourquoi ? On n'a pas la preuve qu'il ait été « inverti », comme on dit. L'eut-il été que ça ne change pas grand-chose à l'affaire. Et bien Freud nous dit, vous le verrez on abordera cette question de l'homosexualité ou de la généalogie de l'homosexualité, comment devient-on homosexuel pour Freud. Freud nous dit : l'homosexuel c'est un narcissique. C'est toujours comme ça que ça se passe, une fixation sur l'objet libidinal qui est le moi. Donc quand on fait une fixation sur l'objet libidinal qui est le moi on ne va pas vers les autres et à partir de ce moment-là on s'aime soi, donc on devient homosexuel. C'est... Pour aller vite, hein... Je préciserai ces choses-là mais c'est la thèse de Freud. Et « Ecce Homo » est une autobiographie, et une autobiographie c'est narcissique, donc il est homosexuel. Donc effectivement on se dit que si le premier personnage qui écrit son autobiographie manifeste un narcissisme qui lui-même est le signe d'une inversion possible, effectivement tous les gens qui écrivent « je » sont suspects d'être homosexuels et donc sont suspects de ne pas être lisibles, de ne pas être lus puisqu'on a déjà dit que ce n'était pas des philosophes, que c'était un moraliste, que... etc... Donc effectivement on évacue le personnage.

 

Freud nous dit que Nietzsche a quand même fait un travail d'introspection extrêmement intéressant. Il est parvenu à un degré auquel aucun philosophe n'est parvenu. Il ne donne pas de détail mais on peut songer probablement aux confessions de Rousseau, aux essais de Montaigne, aux confessions de St Augustin... Mais, nous dit Freud, il n'a jamais atteint que du particulier. Il ne parle que de lui et ça ne concerne que lui. Freud considère, lui, que quand il est dans l'autobiographie, on verra que l'interprétation du rêve est éminemment autobiographique, lui est non pas dans les intuitions mais dans l'universel. Il n'est pas dans le particulier, il est dans la théorie générale et la scientificité. Les minutes en question nous disent, en conclusion, qu'en partie à cause de la ressemblance qu'ont ces découvertes intuitives avec les recherches ardues, et en partie à cause de la recherche de ces idées qui a toujours empêché Freud d'aller au-delà d'une demi-page dans ses tentatives de lire Nietzsche. Donc l'affaire est réglée, on y revient, les philosophes ont des intuitions, Nietzsche est capable d'avoir des découvertes intuitives mais Freud, lui, est dans la recherche ardue. L'opposition ce sera toujours ça. L'intuition des philosophes contre la recherche ardue du scientifique qu'est le psychanalyste.

 

Il y aura le livre de Lou, 1994, qui s'appelle « Friedrich Niezsche à travers ses œuvres », et l'ouverture du livre se fait sur une lettre de Nietzsche, 16 septembre 1882, extrêmement intéressante, Nietzsche écrivait, et elle se sert de cette lettre-là pour ouvrir son ouvrage : « votre idée de ramener les systèmes philosophiques à la vie personnelle de leurs auteurs est vraiment l'idée d'une âme sœur. J'ai moi-même enseigné dans ce sens l'histoire de la philosophie ancienne à Bâle et j'aimais dire à mes auditeurs : tel système est réfuté, est mort, mais la personne qui se trouve derrière lui est irréfutable. Il est impossible de le tuer. » Donc évidemment on voit bien que le nietzschéisme c'est effectivement une histoire de la philosophie, une histoire de la pensée qui est radicalement nouvelle, qui est radicalement moderne puisqu'elle renvoie au corps, à l'immanence, à la chair, à la vie et pas du tout au ciel.

 

Le temps passant, Freud étant devenu célèbre, ou commençant à devenir célèbre, le 21 et le 22 septembre 1911 à Weymar, Saxe et Jones font visiter Élisabeth Förster pour rendre les hommages de la psychanalyse à Élisabeth. Pendant ce temps Freud fait la rencontre de Lou Salomé, qui deviendra elle-même psychanalyste. A l'évidence, Freud est juif, Élisabeth Föster-Nietzsche est une antisémite notoire, son mari était un antisémite forcené, et il y a un nombre considérable de juifs dans la psychanalyse à cet époque, et Freud considère qu'il y en a même un peu trop et qu'il faudrait essayer de voir avec Young comment on peut essayer d'aryaniser la chose. Ce sont des expressions de Freud lui-même. Et on ne sait pas comment les choses se sont passées mais je pense que l'hommage de la psychanalyse à Élisabeth Föster-Nietzsche n'aura pas été bouté comme il aurait fallu.

 

Sur la fin de son existence, 11 Mai 1934, Arnold Zweig reçoit une lettre de Freud qui dit : « Pendant ma jeunesse, Nietzsche représentait pour moi une noblesse qui était hors de ma portée. Un de mes amis, le docteur Panette, en vint à faire sa connaissance et il avait pour coutume de m'écrire des tas de choses à son sujet. » Donc on sait, effectivement, qu'il a bien connu Nietzsche et que le docteur Panette en question, qui lui faisait des balades avec lui et qui a eu aussi des conversations sur l'époque de Zarathoustra, donc sur la question de la transmutation des valeurs, le corps comme une grande raison, Zarathoustra est quand même le lieu où il est question du ça, qui deviendra l'une des instances de la deuxième topique de Freud. Groddeck, un psychanalyste, dit lui-même qu'il tient cette instance-là de Nietzsche donc il y a une des instances de la deuxième topique de Freud qui est une instance spécifiquement nietzschéenne. Ils auront disserté probablement sur la question de la volonté de puissance, de la morale dominante, du rôle du christianisme dans la production des névroses, etc, etc... Bien évidemment que Freud connaissait Nietzsche et l’œuvre de Nietzsche.

 

Le même Zweig écrit à Freud qu'il aimerait bien écrire un livre sur l'effondrement de Nietzsche, et Freud l'invite à renoncer à ce projet. Il dit : « je ne sais pas pourquoi je vous invite à y renoncer mais renoncez-y. » Donc il y a vraiment une détestation toute son existence.

 

Je poserais deux questions pour conclure, ce sera l'occasion pour moi d'inviter à la séance suivante : Pourquoi y-a-t-il eu ce déni de la philosophie ? Pourquoi y-a-t-il eu ce déni de Nietzsche en particulier ? Deux hypothèses, on verra si elles sont justes :

 

L'idée que cet idéal de jeunesse aurait pu être trop élevé pour lui. A l'évidence on peut imaginer que Nietzsche qui ne courrait après rien de ce qui intéressait Freud, c'est-à-dire ni l'argent, ni les honneurs, ni la richesse, ni la réputation, ni ce genre de choses... Alors que Freud ne court qu'après ça et qu'il est obsédé par ça, voir les lettres à Fliess. Effectivement ça peut être un idéal trop élevé et frustrant. La logique du renard et des raisins, si vous voulez, on arrive pas à parvenir aux raisins, on dit ces raisins sont trop verts et on y renonce. Donc on peut s'imaginer qu'on aspire à une vie nietzschéenne et on s'aperçoit qu'on ne mène pas une vie nietzschéenne donc on se met à détester la vie nietzschéenne et les nietzschéens et ceux qui vont avec. Première hypothèse.

 

Deuxième hypothèse : l'idée que Freud n'a probablement pas envie qu'on puisse faire la démonstration qu'une pensée c'est une autobiographie, que c'est toujours une autobiographie. Il sait que ce n'est pas porteur pour être célèbre, pour avoir le prix Nobel, pour avoir une plaque sur sa maison natale, pour avoir un buste à l'université, ce genre de choses... Pour avoir de l'argent, de l'éducation, toutes ces choses qui constituent le quasi-quotidien des échanges, l'essentiel des échanges avec Fliess...

 

Voilà les hypothèses que je vous propose, on verra avec la séance suivante si ce sont des hypothèses qui sont fondées ou qui ne le sont pas.

 

Merci beaucoup.

Publié dans Michel Onfray

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