Michel Onfray : L'affabulation freudienne, une exégèse du corps freudien (partie 1/2)

Publié le par Mathieu Zeugma

Onfray

 

 

 

Première conférence de Michel Onfray, à l'université populaire de Caen, sur le thème « l'affabulation freudienne : Sigmund Freud ». Ses paroles sont retranscrites texto (autant que possible).

Cette conférence fait office d'introduction au thème de l'affabulation freudienne, je l'ai divisée en deux parties distinctes pour éviter d'avoir un article trop long. J'en ai sorti les points principaux :

 

A retenir pour cette partie :

  • Onfray propose une lecture nietzschéenne de Freud, c'est-à-dire une lecture de Freud à la lumière d'un extrait de la préface du « Gai Savoir ». Extrait qui s'interroge sur la possibilité d'une définition de la philosophie en tant que travestissement inconscient de besoins physiologiques sous le masque de l'objectivité, traduisant peut-être une sorte d’exégèse du corps.

  • Onfray a trouvé étant jeune dans une lecture autodidacte de Freud des réponses « rafraîchissantes » ou rassurantes sur les thèmes de l'homosexualité ou de l'onanisme. Il n'était pas fondamentalement hostile aux concepts de Freud et les a enseignés pendant vingt ans en tant que professeur de philosophie. Sa « méfiance » pour ces concepts est récente.

  • Les raisons de l'adhésion des gens aux concepts freudiens viennent de leurs large diffusion par les institutions scolaires, universitaires et éditoriales.

  • Freud est diffusé au grand public sous forme de « cartes postales » simplificatrices, au nombre de dix, qui ont pour but de créer de l'intérêt pour les différents thèmes qu'elles abordent. Ces cartes postales sont comparables à d'autres visions mythiques de la philosophie (Diogène et son tonneau, Platon montrant le ciel, etc...) ; Liste de ces cartes postales :

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        • 1 : Freud a découvert l'inconscient tout seul à l'aide d’une auto-analyse extrêmement audacieuse et courageuse.

        • 2 : le lapsus, les actes manqués, le mot d'esprit, l'oubli des noms propres, la méprise constituent une psychopathologie par laquelle on accède à l'inconscient.

        • 3 : le rêve est interprétable, et en tant qu'expression travestie d'un désir refoulé il est l'expression de lui, la voie royale qui mène directement à l'inconscient.

        • 4 : la psychanalyse est une discipline qui procède d'observations cliniques et elle relève de la science.

        • 5 : Freud aurait découvert une technique qui, via la cure et le divan, permet de guérir et de soigner les psychopathologies.

        • 6 : la conscientisation d'un refoulement obtenue lors d'une analyse génère la disparition des symptômes.

        • 7 : le complexe d’œdipe est universel.

        • 8 : la résistance à la psychanalyse signifie l’existence d'une névrose chez le sujet rétif.

        • 9 : la psychanalyse est une discipline émancipatrice.

        • 10 : Freud incarne la permanence de la rationalité critique et il est l'un des représentants aujourd'hui de la philosophie des lumières.

 

Discours intégral de la première partie de la conférence :

 

 

 

Conférence 1 : Une exégèse du corps freudien (partie 1/2)

 

« Et bien bonsoir et merci d'être là pour cette huitième année...

Donc : ce sera Freud, bien sûr, puisque vous connaissez le principe de la contre-histoire de la philosophie. Il s'agit d'envisager deux choses : soit des auteurs que nous connaissons déjà de nom (Épicure par exemple, Montaigne, Spinoza et quelques autres...) mais de les aborder de manière un petit peu transversale, c'est-à-dire pas exactement comme on le fait à l'université. Et puis on peut aussi aborder des philosophes qui ne sont pas connus, qu'on a totalement oublié et parler de l'épicurisme par exemple de Philodème de Gadara ou de Diogène d'Ananda qui sont des philosophes dont on n'a pas vraiment beaucoup parlé. Ou d'autres comme les gnostiques licencieux, ou d'autres comme un certains nombres de libertins qu'on prétend érudits, mais que moi j'ai préféré nommer « baroques », pour essayer d'expliquer qu'il y a une contre-histoire de la philosophie (qui bien sûr est une histoire de la philosophie) une autre histoire d'une autre philosophie et qui nous montre une philosophie hédoniste, sensualiste, matérialiste, athée, subversive, parfois révolutionnaire et c'est la proposition que je vous fais depuis septembre et pour cette huitième année également.

On ne pouvait pas parler de Freud, bien sûr, comme, le temps passant, on découvre qu'il va falloir organiser l'articulation du 19ème siècle et du 20ème siècle. Il faut considérer Freud : comment peut-on le considérer ? J'avais des lectures de Freud qui étaient anciennes, je vais vous en parler un petit peu, et puis je pensais que peut-être on pouvait imaginer que Freud était un philosophe vitaliste, que sur le terrain du vitalisme il y aurait eu quelque chose comme une continuation entre Jean-Marie Guillot, qui ne le connaissait pas, mais Schopenhauer qui le connaissait très bien, Nietzsche avec lequel il entretenait un rapport un peu particulier, vous verrez on envisagera toutes ces questions-là. Et il me semblait que peut-être il y avait un vitalisme : il parle de « plasma germinal » par exemple, même s'il parle d'un psychisme qui est invisible, vous verrez, il y a tous les caractères du divin dans l'inconscient freudien et je pensais qu'on pouvait l'intégrer dans cette logique là. Et je me suis dis : son temps viendra et il faudra envisager une façon singulière de parler de Freud, du freudisme et de la psychanalyse.

Cette contre-histoire, finalement, c'est l'histoire nietzschéenne de la philosophie. Qu'est-ce qu'une histoire nietzschéenne ? Moi je dis ce que sont mes attendus. Je ne vous dis pas : je vais vous faire une histoire objective de la philosophie. Je vous propose ma subjectivité, je vous dis quelle subjectivité elle est, en quoi elle consiste et, précisément, une lecture nietzschéenne c'est une lecture qui s'appuie sur deux ou trois idées qui sont présentées notamment dans la préface au « Gai Savoir » et j'ai déjà eu l'occasion de vous parler de cette préface dont je pense qu'elle est un autre « discours de la méthode », et qu'elle dépasse d'ailleurs le « discours de la méthode » cartésien. Et je voudrais vous lire quelques lignes de cette préface. Nietzsche dit : « Le travestissement inconscient de besoins physiologiques sous les masques de l'objectivité, de l'idée, de la pure intellectualité est capable de prendre des proportions effarantes et je me suis demandé assez souvent si, tout compte fait, la philosophie n'aurait pas absolument consisté en une exégèse du corps et un malentendu du corps. »

Il savait de quoi il parlait, bien sûr. Nietzsche, et pour celles et ceux qui ont assisté aux cours de l'an dernier vous avez vu comment on peut faire une lecture nietzschéenne de Nietzsche et montrer comment le corps de Nietzsche c'est « la grande santé » même si c'est « la grande faiblesse ». Cette grande faiblesse est une grande santé. Et bien j'ai essayé de faire fonctionner ça aussi avec Freud et c'est ce que je vais vous proposer cette année.

Il faudra donc que je parle de la biographie de Freud et je voudrais vous parler rapidement de ma propre biographie puisque j'ai été déniaisé il y a quelques temps et je dois vous expliquer les raisons de ce « déniaisement » puisque j'ai souscrit d'une certaine manière à la vulgate freudienne. Je n'ai jamais été vraiment freudien au point de souscrire au détail de l'analyse freudienne mais comme à peu près tout le monde je souscrivais à un certain nombre de propositions freudiennes : la sublimation, l'existence de l'inconscient, le complexe d’œdipe, ce genre de choses... Et donc je partais sur cette proposition qu'effectivement il y avait un acquis freudien qui était scientifique puisqu'on me l'avait proposé comme tel.

Petite autobiographie à Freud, si vous le permettez : j'ai découvert Freud quand j'étais jeune homme, à treize/quatorze ans sur le marché d'Argentan. Il y avait une dame qui vendait des livres et j'achetais beaucoup beaucoup de livres et donc j'ai lu beaucoup de sottises mais beaucoup de choses intéressantes aussi, et dans ces choses intéressantes il y avait, parmi d'autres, Nietzsche, Marx et Freud.

Il y avait des choses moins intéressantes, il y avait aussi des choses très intéressantes : c'était l'époque ou je découvre le surréalisme, André Breton, les surréalistes dits « mineurs »... Et puis Marx et Nietzsche également, c'est-à-dire l'antichristianisme de Nietzsche et puis l'anticapitalisme de Marx, tout cela me convenait. Et puis il y avait chez Freud notamment « Trois essais sur la théorie de la sexualité », puisque c'est l'ouvrage que j'ai lu à cette époque là, et ses considérations qu'il faisait du bien de lire sur l'onanisme, la masturbation ou l'homosexualité. On m'a longtemps dit, quatre années de suite dans un pensionnat où je me trouvais, que la masturbation ça rendait sourd, que ça faisait pousser les pieds, que ça faisait grandir les oreilles, que ça enlevait du cerveau, qu'on risquait d'avoir des enfants anormaux... Enfin vous connaissez le discours répressif sur cette question de la masturbation et Freud vous dit : « Non, normal... ». Qui ne s'est pas masturbé parmi vous ? Levez la main. Il y aura des manchots qui lèveront la main, mais autrement ? Et d'un seul coup on découvre un philosophe qui nous dit : c'est normal, ça fait partie d'une évolution psychique normale.

L’homosexualité aussi. Quand on a tripoté son copain dans les douches de la piscine on se dit : Ouh là, problème, danger, enfer et anormalité, ce genre de choses... Freud dit : non, normal ça fait partie d'un temps évident dans la constitution du psychisme d'un enfant ou d'un adolescent et ce chapitre sur la sexualité infantile a été pour moi une vraie bouffée d'air pur. C'était vraiment un livre éclairant pour le jeune garçon que j'étais.

Il y a eu ensuite l'institution scolaire. C'est-à-dire que je découvre ça comme un autodidacte et j'entre en classe terminale, je connais un petit peu Freud et on me dit voilà : Freud est un philosophe. Puisqu'on nous le présente comme tel, puisque l'institution nous présente cet homme comme un philosophe et que le professeur que j'avais nous disait : lisez ceci, cela, etc... Et il nous avait dit : dans cette bibliographie lisez « Totem et tabous », lisez « l'introduction à la psychanalise », ce que j'ai fait consciencieusement à l'époque. Seize ans, dix-sept ans, je suis à l'époque en classe terminale et je considère qu'il n'a pas de raisons de douter de Freud.

On ajoute à cela l'institution universitaire. C'est-à-dire que je rentre à l'université après le bac, à dix-sept ans, je m'inscris dans une idée de valeur de la psychanalyse et j'assiste à un cours de psychanalyse donné par un professeur qui a très bien articulé son cours puisqu'on examinait les grands concepts de la psychanalyse (sublimation, inconscient, pulsions, complexe d’œdipe, etc...), les névroses (psychonévroses, paranoïa, schizophrénie, etc...) à la lumière des cinq psychanalyses qui nous permettaient d'examiner le cas, comme par hasard, d'une psychose, d'une névrose, etc... Et on avait, avec l'homme aux loups, avec le président schreber, avec un certain nombre d'autres cas, les explications freudiennes qui nous montraient qu'effectivement il y avait une doctrine, une théorie, qu'elle était susceptible de soigner puisque tous les gens dont on nous disait qu'ils avaient souffert d'un certain nombre de symptômes et bien on disait qu'après la cure ils avaient vu les symptômes disparaître et qu'ils avaient été véritablement guéris. Le professeur le disait, Freud l'écrivait, l'enseignement universitaire le confirmait donc on n'a pas de raisons de douter de ce genre de choses.

Par ailleurs je suis devenu moi-même professeur de philosophie dans un lycée et je me suis retrouvé de l'autre côté de la barrière à enseigner la philosophie comme on nous demande de l'enseigner avec un programme qui lui-même nous dit : voilà les notions au programme. J'étais dans un lycée technique, les notions étaient « conscience », « raison », « liberté », etc... Impossible de traiter la notion de conscience sans parler de l'inconscient chez Freud … Et donc j'ai enseigné la première topique, la logique de l'articulation entre inconscient, préconscient, conscient... La censure, comment ça fonctionnait... Les désirs, quand ils se manifestent, quand ils ne se manifestent pas et qu'ils sont refoulés... Le refoulement qui créé des psychoses, des névroses ou des symptômes particulièrement... la cure qui permet quand on a nommé, conscientisé ce refoulement de faire disparaître les symptômes (je veux parler du complexe d’œdipe, etc...). Les stades : oral, anal, etc... Chacun avait l'impression que je lui parlait personnellement. Quand on fait un cours sur l'impératif catégorique chez Kant ou sur le cogito chez Descartes, les élèves sont moins intéressés que quand on leur parle du complexe d’œdipe parce qu'on leur parle de leur père, de leur mère, de leur rapport à leurs propres parents. Je sentais la puissance qu'il y avait dans ces cours là, la possibilité d'accéder à la psyché, à l'âme de mes élèves, et je me disais qu'il y avait une dangerosité à manier ces concepts parce qu'effectivement on pouvait s'approprier un certain nombre d'âmes fragiles qui étaient très désireuses tout de suite de faire de celui qui va porter tous les concepts freudiens une sorte de gourou auquel on se serait soumis corps et âme en lui demandant la solution à la totalité de ses problèmes. Moi, je passais à autre chose parce que je n'étais pas psychanalyste mais je savais bien que ça produisait des effets chez mes élèves. Donc pendant vingt ans, bon an mal an, j'ai enseigné les concepts freudiens de la psychanalyse sans remettre en cause ce qui constitue la vulgate.

Et puis il y a eu aussi l'institution éditoriale, car c'est aussi une institution que de voir Freud dans des grandes collections (PUF par exemple, Gallimard qui pouvait créer une collection dédiée à la psychanalyse, livre de poche...). A vingt ans on ne va pas douter de son professeur, du baccalauréat, de l'université, des institutions, des éditeurs, des éditions... On nous a dit que Freud c'était ça, donc c'est ça...

Il se fait que : on constitue ce que j'appelle des cartes postales dans cette aventure. Et il y a des cartes postales freudiennes, à l'évidence. Ces cartes postales ce sont des clichés ou des raccourcis qui sont souvent des résumés ou des simplifications et tous les philosophes ont leur carte postale associée. On sait bien, par exemple, que si vous prenez l'école d'Athènes de Raphaël, cette peinture magnifique où vous avez une somme de clichés de la philosophie antique : comme Platon qui montre de son index le ciel, Aristote qui lui à ce moment là montre la Terre. Et bien c'est une façon de dire effectivement que le ciel des idées platonicien c'est la vérité de Platon et que en montrant tout ce qu'il y a au-dessus de nous, au-dessus de nos têtes et bien on monte l'idée pure, le concept. Et quand Aristote nous montre le sol, et bien c'est la même chose : Aristote est le philosophe de la réalité concrète, même quand il s'occupe de la métaphysique c'est un personnage qui ne part pas dans un monde des idées. Vous avez Diogène avec son tonneau, qui est une fiction vous savez parce que le tonneau est une invention gauloise et que Diogène préexiste des gaulois donc à l’évidence il était probablement dans une amphore. Et puis vous avez Montaigne dans sa tour, et puis vous avez un certain nombre de clichés de ce type...

Et puis vous avez des clichés, des cartes postales qui pour le coup sont des cartes postales théoriques. Alors là pour le coup : l'allégorie de la caverne, le cogito de Descartes, l'impératif catégorique de Kant, le surhomme de Nietzsche, la lutte des classes chez Marx, l'inconscient chez Freud, bien sûr... Et on enseigne ces cartes postales, parce que d'une certaine manière l'université c'est une machine à fabriquer des cartes postales. C'est à l'université que ces cartes postales sont fabriquées. Et l'école est une machine à dupliquer, distribuer et diffuser les cartes postales. Donc à l'évidence on se retrouve devant un présentoir, relativement bien fait, qui fait qu'au bout du compte on souscrit vaguement à cette vulgate constituée de clichés. A l’évidence le cliché n'est pas la vérité, et bien les cartes postales freudiennes et les cartes postales philosophiques fonctionnent exactement de la même manière : il s'agit de donner de lire, de connaître, de découvrir, d'en savoir plus...

Je vous propose dix cartes postales, et je vous proposerai tout à l'heure dix contre-carte postales, qui constitueront l'enseignement de cette année.

  • 1ère carte postale : c'est dit classiquement partout (encyclopédie, dictionnaire, livre de philosophie pour les étudiants et les journalistes). Les journalistes reprennent abondamment ce genre de chose parce que ça fait aussi partie de la vulgate, le fonctionnement journalistique sur ces questions-là. 1ère carte postale : Freud a découvert l'inconscient tout seul à l'aide d’une auto-analyse extrêmement audacieuse et courageuse. C'est ce qu'on dit habituellement. Vous aurez ça dans les légendes, vous aurez ça dans la biographie qui est une hagiographie d'Ernest Jones (trois gros volumes de la vie de Freud qui ont été constitués comme une statue, une espèce de sculpture qui est là à la gloire du héros. Voilà, il y a un moment, vous verrez, on entrera dans le détail de ce genre de chose, il y a un moment où Freud perd son père et nous dit que c'est un grand moment dans l'existence d'un être et qu'il commence à se retourner sur lui-même pour voir qui il est, ce qu'il a dans son inconscient et qu'en analysant ses rêves et puis après, les lapsus, les actes manqués, ce genre de choses, il a découvert un certain nombre de choses extrêmement importantes, notamment la vérité du complexe d’œdipe et que il faut construire sur cette introspection une vérité universelle, une discipline qui va s'appeler psychanalyse.

  • Carte postale n°2 : le lapsus, les actes manqués, le mot d'esprit, l'oubli des noms propres, la méprise constituent une psychopathologie par laquelle on accède à l'inconscient. Ça c'est un livre dont je vous parlerai aussi qui s'appelle « Psychopathologie de la vie quotidienne ». Psychopathologie parce qu'effectivement il y a une pathologie des petites méprises, des petites bévues : vous dites un mot à la place d'un autre, vous dites une chose à la palace d'une autre chose qu'on attendait, vous oubliez vos clés, vous faites un numéro de téléphone et vous arrivez chez quelqu'un d'autre c'est pas celui que vous vouliez appeler, tout ce genre de petites choses, de petites misères psychopathologiques nous arrivent en permanence et Freud nous dit : attention, ce sont des signes qui nous conduisent si on sait les interpréter directement à l'inconscient.

  • Troisième carte postale : le rêve est interprétable, et en tant qu'expression travestie d'un désir refoulé il est l'expression de lui, la voie royale qui mène directement à l'inconscient. Vous rêvez, nous rêvons, on ne se souvient pas du rêve, souvent on les refoule mais si ce soir si demain matin vous décidez de vous souvenir du rêve ou des rêves que vous avez fait dans la nuit vous verrez que très probablement vous vous souviendrez de bribes, de morceaux, de fragments de rêves qui sont extravagants et qui, Freud vous le dirait, signifient quelque chose. Il faut le décodeur, et le psychanalyste est le décodeur de ces rêves qui sont éminemment symboliques. Il y a une loi en rêve (compensation, déplacement, présentation, je vous expliquerai tout ça...) mais si vous êtes un peu informés et bien vous allez découvrir le symbole derrière le rêve et comme par hasard à chaque fois que Freud se met au symbole il découvre toujours les mêmes choses, et notamment cette fameuse histoire du complexe d'oedipe.

  • Quatrième carte postale : la psychanalyse est une discipline qui procède d'observations cliniques et elle relève de la science. Ce sont des choses qu'on nous dit parce que ce sont des choses que dit Freud. Freud nous dit, par exemple sur sa théorie de la séduction, qu'il a appuyé sa synthèse sur 18 cas et qu'il a examiné 18 cas. A priori il n'y a pas du tout 18 cas, il les a totalement inventés et quand on lit les correspondances avec Fliess et bien on découvre quand il dit « j'ai toujours pas de boulot, j'attends des gens, j'ai pas réussi à mener à bien une psychanalyse, etc... » et bien vous faites le total des individus qu'il a rencontré il ne peut pas avoir 18 cas qui auraient été 18 cas d'hystérie lui permettant de proposer sa théorie de la séduction. Et de fait on verra que la science chez lui c'est une protestation : il veut être un scientifique. Il nous dit : il y a Copernic, il y a Darwin et moi-même. Copernic parce qu'il nous dit qu'effectivement la Terre n'est pas au centre du monde, Darwin parce qu'il nous dit que l'homme n'est pas au centre de la création et qu'il descend du singe, il dit « et moi-même parce que je fais savoir que le moi n'est pas non plus la vérité d'un être et que la vérité d'un être c'est son inconscient. » Il nous dit : j'ai observé, j'ai regardé, j'ai fait des essais cliniques, j'ai beaucoup écouté, je me suis mis au chevet des patients et j'ai découvert un certain nombre d'informations : ça c'est de la carte postale.

  • Carte postale numéro 5 : Freud aurait découvert une technique qui, via la cure et le divan, permet de guérir et de soigner les psychopathologies. Vous verrez le chapitre consacré au divan s'appelle « les ressorts du divan ». Donc il a inventé une technique et il allonge les gens, ils parlent, vous avez le psychanalyste qui est derrière et en temps normal on soigne les gens et on les guérit. Vous arrivez avec des symptômes, vous vous allongez sur le divan, il y a une technique particulière et au bout d'un certain temps les symptômes disparaissent et vous êtes guéris.

  • Carte postale numéro six : la conscientisation d'un refoulement obtenue lors d'une analyse génère la disparition des symptômes. C'est-à-dire que si vous avez des problèmes de nature psychique c'est qu'il y a eu des refoulements. Si on vous dit ce que sont ces refoulements, si on vous dit ce qui a été refoulé alors à partir de ce moment là vous verrez comme par hasard les symptômes disparaître. Il suffit de dire voilà : le refoulement qui vous manque, qui vous habite, qui vous travaille, qui produit chez vous des symptômes (et la plupart du temps c'est un refoulement de nature sexuelle et très vite vous verrez c'est un refoulement de nature œdipien) et bien ce refoulement-là quand on l'a conscientisé, théoriquement, il disparaît. C'est ce que dit la théorie.

  • Carte postale numéro sept : le complexe d’œdipe est universel. Le complexe d’œdipe vous le connaissez, c'est peut-être l'espèce de socle de la psychanalyse. Le complexe d’œdipe vous verrez qu'il a été découvert simplement par une espèce de postulat (la découverte du complexe d’œdipe chez Freud est assez sidérante). Il croit que il n'a pas pu ne pas voir sa mère nue et il s'est mis à la désirer. Il le pense, il n'en est pas très sûr. Mais à partir de ça il ajoute que c'est la cas de tout le monde, que tout le monde a vécu ça c'est-à-dire pour les petits garçons désir sexuel de leur propre mère et désir d'en finir symboliquement avec le père qu'ils veulent tuer, désir de meurtre du père pour pouvoir s'unir à leur propre mère. Et Freud nous dit : voilà ce qu'est le complexe d’œdipe. Tout le monde a vécu ça, depuis l'Antiquité, ce qui est évident car Sophocle nous raconte ces choses là mais aussi depuis la préhistoire, nous dit Freud, et pour toujours. Le complexe d’œdipe est quelque chose qui est archetypal, il est là depuis que les hommes sont et il durera autant que les hommes dureront. Et bien vous verrez que ce complexe d’œdipe n'est pas du tout universel, qu'il est tout à fait particulier, qu'il est tout à fait singulier, qu'il y a même des civilisations, je vous renvoie à Hérodote par exemple, et aux égyptiens : il y a des endroits dans l'Histoire, des moments dans l'Histoire où, de fait, la sexualité entre une fille et son père par exemple puisque ce sera la grande obsession de Freud, et bien n'est pas interdite puisqu'elle est même conseillée. Puisque par exemple dans des moments particuliers de l’Égypte, de la Haute Égypte, ce sont les parents (père, etc...) qui initient leurs filles et que après elles peuvent effectivement des relations sexuelles de manière exogamique en dehors de leur famille mais que à priori l'initiation est endogamique. Donc on verra que le complexe d’œdipe est une fiction proposée par Freud.

  • Carte postale numéro huit : la résistance à la psychanalyse signifie l’existence d'une névrose chez le sujet rétif. Et ça c'est c'est souvent ce qu'on dit. On vous : « ah ! Vous n'êtes pas d'accord avec la psychanalyse alors il faut vous faire psychanalyser, vous avez un problème avec la psychanalyse et évidemment, le complexe d’œdipe aidant, vous avez évidemment un problème avec votre père. Vous n'avez pas réussi à tuer votre propre père et dans une logique œdipienne vous êtes resté anormalement attaché à votre propre mère, ce qui explique à l'évidence que vous n'ayez pas envie de vous allonger sur un divan puisque sur ce divan vous découvririez, bien sûr, qu'au bout du compte ce qui vous travaille, ce qui vous rend la vie absolument impossible c'est ce fameux complexe d’œdipe qui est là depuis toujours.

  • Carte postale numéro neuf : la psychanalyse est une discipline émancipatrice. On verra un certain usage de la psychanalyse, notamment en 68 et après 68 dans des logiques dites de libération qui ont contribué à cette fiction que la psychanalyse nous libérerait et vous verrez, et nous verrons, il y a plein d'endroits dans l’œuvre complète de Freud ou Freud nous dit très précisément qu'il ne faut pas libérer la sexualité, que la libération sexuelle n'est pas une bonne chose. Bien sûr la sexualité réprimée par le judéo-christianisme et par le monothéisme génère les névroses et d'une certaine manière on aurait plus de névroses encore s'il n'y avait pas d'interdits. Donc Freud n'est pas du tout un penseur qui émancipe ou qui libère. Un certain usage de Freud et du freudisme certainement, un passage par Lacan bien sûr, et effectivement l'effet Mai 68 auront pu laisser croire ce genre de choses mais le freudisme n'est pas une pensée émancipatrice.

  • Carte postale numéro 10 : Freud incarne la permanence de la rationalité critique et il est l'un des représentants aujourd'hui de la philosophie des lumières. Si effectivement on met en perspective Freud avec Voltaire, alors on peut faire de Freud un philosophe des lumières, philosophe qui incarne en plein 20ème siècle, début du 20ème siècle plutôt, qui incarne la grande tradition de la philosophie des lumières que nous connaissons bien.

Voilà dix cartes postales sur lesquelles il nous faudra jouer pour voir ce qui est juste, ce qui est faux, pourquoi on a fabriqué ces cartes postales, pourquoi plutôt ça qu'autre chose. Vous me direz c'est moi qui vous les fabrique aussi et qui vous les propose. J'ai prélevé dans l’œuvre complète les choses qui me semblent les plus évidentes quand vous croisez les encyclopédies, les dictionnaires ou les discours qui sont tenus sur Freud, sur la psychanalyse ou sur le freudisme. On pourrait en ajouter d'autres bien sûr et d'autres ne pourraient ne faire qu'une carte postale. C'est une proposition théorique pour avancer, c'est une proposition pour un plan, d'une certaine manière le plan de cette année que je vous propose.

 

 

Publié dans Michel Onfray

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