Michel Onfray : L'affabulation freudienne, une exégèse du corps freudien (partie 2/2)

Publié le par Mathieu Zeugma

Onfray

 

 

 

Suite de la première conférence de Michel Onfray, sur le thème « l'affabulation freudienne : Sigmund Freud », et toujours retranscrite texto.

 

A retenir pour cette partie :

  • La psychanalyse se serait rapidement répandue dans le monde car elle prétend libérer la sexualité.

  • Le travail de vérité à effectuer sur la psychanalyse est empêché par une réception journalistique hystérique tendant à assimiler toute tentative de réflexion sur Freud comme du révisionnisme ou de l'antisémitisme.

  • Les faits présentés par le « livre noir de la psychanalyse », entre autres, sont vrais et vérifiables. Il s'agit la plupart du temps de travaux réalisés par des historiens sur les mensonges et travestissements de la légende freudienne.

  • Freud n'a pas construit son œuvre dans une continuité, en ligne droite, comme le prétend sa légende mais il a plutôt connu des errances.

  • Freud n'a pas été martyrisé lors de la publication de son œuvre. Il a même connu très vite une bonne écoute à l'échelle mondiale.

  • Onfray propose dix contre cartes postales pour s'opposer aux clichés classiques de la psychanalyse :

  • 1: Freud a formulé son hypothèse de l'inconscient dans un bain historique.

  • 2: Les accidents de la psychopathologie (actes manqués, lapsus, oublis...) font sens mais ils ne font pas sens dans une perspective exclusivement libidinale.

  • 3: Le rêve a un sens qui n'est pas exclusivement à rabattre sur la question de la libido et du complexe d’œdipe.

  • 4: La psychanalyse est une discipline qui relève de la psychologie littéraire.

  • 5: La thérapie analytique illustre une branche de la pensée magique.

  • 6: Conscientiser un refoulement n'a jamais causé directement la disparition des symptômes et encore moins la guérison.

  • 7: Le complexe d’œdipe n'est pas universel.

  • 8: La résistance à la psychanalyse ne signale pas forcément de névrose.

  • 9: La psychanalyse n'est pas une discipline de l'émancipation et de libération.

  • 10: Freud n'incarne pas du tout la philosophie des lumières mais ce qu'au 18ème siècle on appelait l'antiphilosophie.

 

 

 

Conférence 1 : Une exégèse du corps freudien (partie 2/2)

 

(Suite de la première partie)

Comment faire, donc, pour intégrer Freud dans la contre histoire de la philosophie ? Je vous disais tout à l'heure que j'avais souhaité l'intégrer comme un philosophe vitaliste en montrant qu'il y avait bien sûr la doctrine habituelle (le divan, la cure, la thérapie ou ce genre de chose...) mais qu'il y avait une fondation, un socle philosophique et j'avais le souvenir, mais de vagues souvenirs, que Freud avait lu Schopenhauer et que « le monde comme représentation » n'avait pas été un livre inutile dans la généalogie de la psychanalyse.

Un philosophe qui s'appelle Nicolas Hartmann, qui lui même a fait une philosophie de l'inconscient d'inspiration schopenhauerienne qui a beaucoup compté dans la fabrication de la pensée freudienne et il me semblait que peut-être on pouvait aller voir du côté du vitalisme pour faire de Freud le philosophe vitaliste qu'on ne présente jamais comme tel. Je vais vous citer à nouveau un texte un petit peu plus long de Nietzsche, parce que finalement vous verrez que c'est l'exergue de cette année que nous allons consacrer à Freud. C'est un texte qui reprend les thèses du « Gai Savoir » et qu'on trouve dans « Par delà le bien et le mal ». Nietzsche écrit : « Ce qui nous pousse à n'accorder aux philosophes dans leur ensemble qu'un regard où se mêlent méfiance et railleries ce n'est pas tant de découvrir à tout bout de champ combien ils sont innocents, combien de fois et avec quelle facilité ils se trompent et s'égarent. Bref, quelle puérilité est la leur, quel enfantillage c'est de voir avec quelle sincérité ils élèvent un concert unanime de vertueuses et bruyantes protestations dès que l'on touche, même de loin, au problème de leur sincérité. Ils font tous comme s'ils avaient découvert et conquis leurs opinions propres à l'exercice spontané d'une dialectique pure, froide et divinement impassible. A la différence des mystiques de toute classe qui, plus honnêtes et plus balourds parlent de leur inspiration alors que le plus souvent c'est une affirmation arbitraire, une lubie, une intuition, et plus souvent encore un vœu très cher mais quintessencié et soigneusement passé au tamis qu'ils défendent par des raisons inventées après coup. Tous sont, quoi qu'ils en aient, les avocats et souvent même les astucieux défenseurs de leurs préjugés baptisés par eux « vérité ». »

Ma proposition cette année c'est de faire cette exégèse du corps freudien, pour utiliser la formule du « Gai Savoir ». C'est de voir comment il y a des affirmations arbitraires, je reprends le texte de Nietzsche, des lubies, des intuitions, les vœux très chers mais quintessenciés... C'est vrai qu'on a l'impression que ça été écrit pour le complexe d’œdipe parce que le moment où Freud dit qu'il a découvert le complexe d’œdipe n'est jamais qu'un vœu très cher qui deviendra quintessencié mais c'est un désir qu'il a, quand on lit la lettre qu'il écrit à Wilhem Fliess (un livre extrêmement important : la correspondance à Fliess où justement on voit les coulisses, et dans les coulisses on apprend beaucoup de choses). A ce moment là effectivement on découvre qu'il y a un travestissement chez Freud comme chez d'autres, entendons-nous bien, et comme chez moi probablement, il n'y a pas de raison qu'on échappe à cette règle qu'on pose pour quelqu'un en particulier. Ça marche en général. Il n'y a que du travestissement d'instinct, il n'y a que de la pulsion, que de la passion, il n'y a que des corps, il n'y a que des autobiographies, il n'y a que des biographies derrière les ouvrages. Voilà pourquoi cette contre histoire, elle est une histoire nietzschéenne, elle est une histoire qui nous dit : allez voir du côté de la biographie et vous verrez que ça éclaire magnifiquement l’œuvre. Freud avait un souverain mépris pour tout ce qui était biographie et explication biographique de son travail. Pas question pour lui de dire par exemple que peut-être l’émergence de ce qui s'appelle chez lui la pulsion de mort pouvait entretenir une relation particulière avec le fait qu'il ait perdu sa fille, avec le fait qu'il y ait eu la guerre 14-18, avec le fait que ses enfants, ses garçons se sont retrouvés mobilisés et que peut-être, et ça n'est pas illégitime, on est par delà le bien et le mal dans cette aventure, on peut comprendre qu'un père puisse être effectivement foudroyé par la mort de sa fille, et qu'il puisse être inquiet de la mort possible de ses enfants, et qu'il puisse inventer le concept de pulsion de mort. On verra d'ailleurs que c'est un concept qu'il emprunte à d'autres comme il a beaucoup emprunté. Mais Freud ne souhaitait pas qu'on mette en perspective sa pensée, ses concepts, son œuvre et sa vie. Voilà pourquoi, d'ailleurs, il a pris soin avec les siens, avec Anna Freud et avec un certain nombre de disciples d'écrire, de faire écrire des légendes de son vivant. La biographie d'Ernst Jones est vraiment une hagiographie à la gloire du grand homme, parce qu'il s'agit de cacher l'histoire du travestissement freudien de cet inconscient, je le redis, c'est un mot de Nietzsche. Il y a derrière la doctrine un inconscient, une physiologie, et cet inconscient il n'est pas que freudien. Le grand coup de génie de Freud c'est de laisser croire que quand il s'agit aujourd'hui d'inconscient, quand on parle d'inconscient, c'est toujours l'inconscient freudien. Or il y a un inconscient depuis très longtemps : nombre de philosophes ont parlé d'un inconscient sans qu'ils aient été évidemment freudien ni même pré-freudien (Leibnitz par exemple, ou Schopenhauer, pour ceux qui ont assisté au cours sur Schopenhauer, ou la volonté de puissance chez Nietzsche). Et bien de fait ce sont des puissances aveugles qui sont susceptibles d'être assimilées ou assimilable à quelque chose qu'on pourra appeler ou qu'on appellera plus tard « inconscient ». Vous verrez que ce concept-là est extrêmement flou chez Freud et Freud lui-même revendique le flou de son propre concept. Si vous cherchez une définition précise de l'inconscient vous n'en trouverez pas. Vous aurez des définitions qui procèdent de la théologie négative. Comme certains qui pratiquent la théologie négative vous disent qu'on ne peut rien dire de Dieu parce qu'on n'en voit que les effets et bien là on est un peu dans la même logique avec l'inconscient : vous ne pourrez pas en donner une définition claire et précise, nous n'en verrions que les effets dans des symptômes. On tâchera de voir comment ces instincts de Freud, ou ces besoins physiologiques, sont transformés ou transfigurés pour devenir une doctrine, et on aura peut-être moins de temps pour ça mais ce serait presque aussi un séminaire à soi seul de voir comment cette doctrine peut conquérir la planète entière. Comment se fait-il que le désir d'un homme, voire le délire, puisse devenir une vérité universelle aussi longtemps, sur la totalité des continents et aussi vite. Une de mes hypothèses, vous le verrez, c'est que dans la mesure où il est dans une logique pan-sexuelle (il voit de la sexualité partout), de fait ça fonctionne bien dans un monde dans lequel la sexualité est réprimée. Des gens comme Adler, Young, Reich ou d'autres psychanalystes sont des gens qui ont eu moins de succès parce qu'ils ne rabattent pas tout sur la question œdipienne ou sur la question de la sexualité. Mais dans un monde, dans une Europe judéo-chrétienne, dans un monde marqué par le christianisme ou d'autres religions à l'évidence une philosophie qui libère la sexualité et qui considère qu'il faut désormais parler d'inceste, de phallus, de clitoris, qui le dit très précisément, qui théorise un certain nombre de chose sur ces sujets là, qui ramène toutes les choses aux histoires d'utérus, aux histoires de libido, à l'évidence c'est un philosophe qui donne l'impression qu'il libère une partie de l'humanité. Mais il y aura, et ça aussi c'est tout un travail à faire, une constitution du freudisme comme d'une église, avec des disciples, avec des apôtres choisis, avec des individus avec qui on offre des bagues comme signe de distinction, avec des entailles qui sont des pièces, des œuvres d'art grecques, avec de objets qui permettent de distinguer les disciples élus, des comités secrets, des revues qui sont créées, des hagiographies, biographies, enfin toutes ces choses pour partir au combat un peu sur le principe de Saint Paul. On verra que la névrose de Saint Paul a pu devenir ce que nous savons avec le christianisme triomphant, il en va de même avec Freud et il y a un schéma qui est susceptible d'être superposé à celui-ci.

Peut-être le temps est-il venu que je vous parle du déniaisement puisque je vous dis que j'ai été un certain temps soumis à la vulgate freudienne et que j'ai considéré qu'un certain nombre d'idées freudiennes allaient de soi et bien je me suis dit : il faut dire le dossier des anti-freudiens et il y a des noms (on les connaît), il y a des ouvrages (un peu emblématiques, je songe au « livre noir de la psychanalyse »), et je n'avais pas lu ces livres-là au moment de leur parution, je les avais achetés en me disant « ça fait partie d'une bibliothèque, un jour je verrais, je regarderais ces choses-là », et comme je lis beaucoup de presse et bien j'ai lu dans la presse les articles que tel ou tel, on ne va pas faire de dénonciation nommément, de tel ou tel journaliste ont consacré à des ouvrages en considérant que c'étaient des ouvrages révisionnistes, je tiens au mot : révisionnistes, alors évidemment quand on pense révisionnisme on pense négationnisme, on pense aux gens qui ont dit que les chambres à gaz n'avaient jamais existé, on pense à Faurisson, on pense à ces gens qui sont des compagnons de route du national-socialisme et d'Hitler. Donc à l'évidence : révisionniste, déjà le mot est problématique même si le mot a été utilisé en politique, même si on l'a utilisé ailleurs ou autrement, même si effectivement il y a des définitions qui ne sont pas spécifiquement à mettre en relation avec le nazisme il n'empêche que pour l'homme du commun le révisionniste c'est un personnage qui remet en cause l'existence des chambres à gaz. Alors évidemment à chaque fois qu'on parle de ces gens comme de révisionnistes il y a toujours une petite note nous disant que, bien sûr, le terme n'a rien à voir avec les gens qui nient l’existence des chambres à gaz. Sauf que le mal est fait : ça vous dispense d'avoir un procès parce qu'effectivement vous avez pris soin dans une note de dire que le révisionnisme en question n'était pas celui auquel on pouvait s'attendre, sauf que.. sauf que... on a commencé à les insulter. On continue à les insulter, ces gens, en disant qu'ils sont antisémites. Donc on cherche des raisons de trouver de l'antisémitisme ici, là ou ailleurs, on monte en épingle telle ou telle information en disant : et bien vous voyez bien, ces gens sont des antisémites. On dit également, on a dit également, et je vous renvoie à ce dossier qui est assez édifiant : le dossier de presse de la réception d'un certain nombre d'ouvrages notamment le fameux « livre noir de la psychanalyse ». On dit également que ce sont des gens qui fricotent avec l'extrême-droite, et c'est assez facile d'aller chercher tel ou tel qui étaient des gens opposés à la psychanalyse et qui étaient des gens très marqués à droite, pas très loin même d'un certain nombre de thèses d'extrême-droite pour dire : vous avez vu, ces gens là, finalement procèdent de cette frange d'hommes politiques, de pensée politique ou de sensibilité politique. Comment peut-on avoir envie de lire de gros ouvrages de 500 pages écrits par des révisionnistes antisémites d'extrême-droite ou alors conservateurs ou réactionnaires, etc ?... Je dois avouer que je n'ai pas lu ces ouvrages là parce qu'effectivement je lis beaucoup de choses et qu'il y a un moment où on se dit : « je ne vais pas aller dépenser du temps, de l'argent, de l'énergie à lire des ouvrages dont on me dit qu'ils sont ceux-là. Donc à l'évidence j'avais laissé ça de côté.

J'ai lu ces livres : ils disent vrai. A l'évidence on tombe de sa chaise quand on se dit : je vais lire, pour le public de l'université populaire, et savoir répondre aux questions qui pourraient m'être posées sur le dossier freudien en disant : voilà, on dit que ceci, on dit que cela, qu'en pensez vous ? Je me suis dis : il faut être au courant, je lis ça, je découvre ça et je me dis si c'est vrai alors le monde s'effondre. Du moins ce petit monde des idées, et la place que Freud tient dans cette aventure. Donc il y a une hystérisation de la réception de ces pensées, je dirais, de ces historiens la plupart du temps parce qu'ils nous disent un certain nombre de choses vraies, justes et qu'il s'agit de vérifier, qu'on peut vérifier, ce n'est pas bien compliqué.

Ce qui nous est dit c'est quoi ? Que disent ces historiens ? Et bien ils nous disent qu'il y a beaucoup de mensonges et beaucoup de travestissements dans la légende freudienne... Il disent qu'il y a une légende freudienne... Et il suffit d'aller voir les mensonges, où sont-ils ? Qui sont-ils ? Ce sont des gens qui renvoient à des lettres, à des correspondances, à des textes pour ne prendre que le cas de la cocaïne. Freud a défendu l'usage de la cocaïne, et puis il a demandé l'un de ses copains ad patres, et puis quand il a découvert que les choses étaient comme ça il a dit qu'il n'avait pas dit ça. Et puis plus tard il fait disparaître les textes dans lesquels il a dit ce genre de chose, et puis, et puis, et puis... C'est vérifiable, j'ai vérifié... Et je vous donnerai les occasions de vérifier au fur et à mesure que nous avancerons dans cette année. On découvrira, effectivement, des mensonges, des travestissements, des dissimulations, des destructions... C'est-à-dire que Freud a racheté des correspondances pour les détruire, il a lui-même détruit la totalité des correspondances qu'il a pu recevoir. D'autres correspondances qui existent ont des aventures, des trajets incroyables. Je vous raconterai le trajet de la correspondance de Fliess qui est une mine, là pour le coup c'est une mine, parce qu'on ne peut pas tout détruire. C'est-à-dire que vous pouvez racheter des correspondances, cacher des correspondances, les mettre dans des containers et interdire leur consultation, ce qui est la cas aujourd'hui pour certaines archives jusqu'en l'an 2100. C'est-à-dire qu'il y a des correspondances qui sont interdites jusqu'en l'an 2100. Un immense container avec des correspondances qu'on ne peut pas compulser. D'autres correspondances qu'on peut compulser simplement si on aurait eu l'autorisation des freudiens orthodoxes. C'est-à-dire qu'il y a des légendes, dit-on, sur le fait que Freud aurait entretenu un rapport adultère avec sa belle-sœur pendant toute son existence. Ce n'est pas grave, ça arrive à tout le monde et ça le rendrait même plutôt sympathique. Mais : c'est vrai ou c'est pas vrai ? Il y a une correspondance, il suffirait qu'on ibère cette correspondance pour savoir si c'est vrai ou si c'est pas vrai, voilà c'est un fait. Je ne suis pas dans la morale dans cette aventure en disant c'est bien, c'est pas bien, ou je ne sais quoi mais enfin ça permet de comprendre un certain nombre de choses, ne serait-ce que ce tropisme incestueux qui a toujours été le tropisme de Freud et qui du début jusqu'à la fin a essayé de trouver dans cette logique du désir de la mère, du désir de sa fille, du désir de... Vous verrez le dossier est assez effrayant. Pourquoi est-ce que ces correspondances sont impossibles a consulter ? Pourquoi est-ce que des entretiens avec son propre fils sont impossible à consulter ? Parce que des choses sont dites, et qui permettraient de faire de l'Histoire.

Je pense qu'il y a effectivement une opposition entre un abord historique et un abord hystérique. Abord historique, ce n'est pas compliqué : on regarde les correspondances, on les lit, on les ouvre, on libère les containers, on laisse les chercheurs travailler, et on obtient avec la plume fine des historiens un certain nombre d'informations dans lesquelles les philosophes peuvent faire un autre travail, les historiens même de la psychanalyse peuvent faire un travail et on peut découvrir un certain nombre de choses qui seront cachées derrière la légende. Pourquoi entretenir une légende ? Pourquoi créer une légende ? Pourquoi détruire des documents ? Pourquoi vouloir détruire des documents ? Pourquoi est-ce que par exemple Freud veut récupérer absolument les lettres qu'il a envoyées à Fliess ? Quand il meurt, Fliess, sa veuve vend sa correspondance à un libraire, le libraire propose à la vente, Marie Bonaparte essaie d'acheter, lui dit d'acheter très vite pour qu'on les détruise, pour ne surtout pas qu'on voit ce qu'il y a d'écrit là-dedans, c'est du privé, ça ne regarde personne... Et de fait quand on voit la correspondance, quand on lit la correspondance, on découvre effectivement un autre Freud. Le bandeau, d'ailleurs, de cette édition de la correspondance de Fliess qui, pendant très longtemps a existé en étant expurgé par la propre fille de Freud, Anna, et qui n'a existé dans sa version complète, totale et définitive qu'en 2006. C'est-à-dire qu'on ne peut lire les lettres que Freud envoie à Fliess que depuis 2006 en langue française. En 1950 il y a eu une édition choisie par Anna où évidemment on enlève tout ce dont je vais vous parler et qui sont des choses assez extravagantes. On découvre un personnage qui croit à la numérologie, à la transmission de pensée, à la télépathie, qui est dans des errances particulières, qui soigne avec de l'électro-thérapie, qui utilise un psychrophore. J'ai été obligé de chercher ce qu'étaient ces choses-là mais ce sont des sondes urétrales, c'est-à-dire qu'en 1910, Freud recommande qu'on utilise des sondes pour rentrer dans l'urètre d'individus dont le péché est qu'ils se masturbent, et on envoie de l'eau froide parce que ça leur fait du bien, semble-t-il. 1910. C'est-à-dire que théoriquement la psychanalyse existe, que normalement on soigne les problèmes avec le divan, que la cure nous a dit qu'elle était susceptible, enfin que la théoricien dit que la cure est susceptible de soigner et de guérir... En 1910 Freud est toujours un individu qui dit : envoyez lui la sonde, ça lui fera pas de mal, et ça le dispensera de continuer à s'amuser tout seul.

Évidemment ce sont des lettres extrêmement intéressantes parce que ça met par terre la légende. On a affaire à un homme, on a affaire aux pérégrinations d'un individu et ça me paraît intéressant de pouvoir accéder aux archives historiques. On découvre également et ça peut être plus grave qu'il a menti sur des cas en disant qu'il avait guéri un certain nombre d'individus de Anna O, le premier au dernier en passant par les grandes psychanalyses (petit Hanz, président schreber...) Le président schreber il ne l'a jamais rencontré véritablement mais quand il a utilisé des cas en nous disant qu'il les avait soigné et guéri on a découvert qu'il n'avait pas soigné, qu'il n'avait pas guéri. Par exemple si vous prenez le cas de l'homme aux loups, il est mort en 1979 âgé de 92 ans et il a été psychanalysé pendant 70 ans par presque une dizaine de psychanalystes.

Et vous avez un entretien avec le fameux homme aux loups. Cet entretien de quelqu'un qui souhaitait rencontrer le personnage et qui souhaitait qu'il témoigne de ce qu'a été sa psychanalyse avec Freud, nous fait savoir qu'il n'a jamais été guéri, que les symptômes ont toujours duré et qu'une psychanalyse de 70 ans c'est quand même un peu long. Ça ce sont des faits, ça a été publié, on peut trouver aujourd'hui ces ouvrages-là et c'est même susceptible d'être trouvé aux éditions sérieuses Gallimard. La légende elle suppose par exemple que Freud aurait été un génie solitaire, un inventeur qui n'aurait subi aucune influence, qui n'aurait rien lu, rien vu, qu'il n'aurait évidemment pas lu Nietzsche. Vous verrez le rapport à Nietzsche est assez extravagant. Or il lisait beaucoup, il a emprunté beaucoup, un certain nombre d'individus dont on a perdu jusque le souvenir du nom. Ces individus dont on n'a plus parlé parce qu'ils étaient des psychiatres, des neurologues, des scientifiques, des biologistes du 19ème siècle mais Freud a fait son miel de tout ça et l'un de ses talents c'est d'avoir pu renommer des découvertes qui avaient été faites par d'autres. On ne sait pas par exemple que le mot psychanalyse n'a pas été inventé par Freud. Il n'a pas été inventé par Freud qui lui parle de psycho-analyse. Ce n'est pas exactement la même chose et il se bat avec un certain nombre d'individus dont un hypnotiseur suisse qui s'appelle Faurel, dont on a totalement oublié le nom, qui lui parle de psychanalyse. Pourquoi Freud parle-t-il de psycho-analyse alors que d'autres parlent de psychanalyse et qu'on parle aujourd'hui de psychanalyse et que la psychanalyse donne l'impression de n'être que l'invention de Freud, d'être une invention spécifiquement freudienne. On verra ces choses-là.

Autre légende : il y aurait un continuum idéologique chez Freud. C'est-à-dire qu'il serait parti modestement de lui-même et puis par un vrai travail sur lui-même, un vrai travail scientifique d'observation, et bien il serait parvenu à découvrir une discipline extraordinaire et il n'aurait jamais fait que dévider une espèce de fil bien droit qui l'aurait conduit à cette découverte majeure. Or il y a des errances. C'est pas grave : il y a des errances chez tous les hommes. Pourquoi aller les cacher ? Pourquoi donc on passe sous silence le fait qu'il aurait soigné avec l’électricité, qu'il aurait cru par exemple que la cocaïne était la panacée ? Pourquoi est-ce qu'il a hypnotisé ? Pourquoi est-ce qu'il ne parvenait pas à hypnotiser ? Pourquoi est-ce qu'il a changé de méthode ? Pourquoi est-ce qu'il a utilisé ce fameux psychrophore ? Pourquoi est-ce qu'il a cru par exemple aux cycles chez Fliess ? A la numérologie ? Une numérologie absolument extravagante... Pourquoi est-ce qu'il y a des erreurs médicales et pourquoi est-ce qu'il cache les erreurs médicales ? Pourquoi est-ce que par exemple son mai opère une femme, on reviendra sur le détail de ces choses-là, parce qu'il estime qu'elle est hystérique et il pense que l'hystérie c'est un problème de nez, qu'il faut opérer le nez, et cette femme effectivement commence à avoir des problèmes de santé : elle délire, elle a de la fièvre,etc... Et puis on découvre un jour qu'il reste cinquante centimètres de gaze dans le nez, et que tout ça commence à pourrir et que de fait on peut expliquer que les choses se passent mal pour cette femme-là...

Et bien on verra comment Freud nie ces choses-là. Comment il nie le corps. Comment il met de côté ces choses-là en disant qu'il ne s'est pas trompé, que le problème de cette femme ça reste l'hystérie et qu'elle le désire lui-même, qu'elle a un fantasme particulier et que son problème ça n'est pas parce qu'elle a cinquante centimètres de gaze pourri dans le nez, c'est parce qu'elle a justement Freud dans le nez et qu'elle est amoureuse de lui. On verra toutes ces choses-là, qui sont clairement dites.

Autre légende : cabale contre lui, personne ne l'a aimé, ça a été extrêmement difficile de s'imposer, etc... etc... Ce n'est pas vrai : les historiens ont fait des travaux et montrent que de fait très vite et très tôt on a dit du bien de son travail et, moi j'ai acheté très récemment une chronologie de la psychanalyse du vivant de Freud et on est très étonné de découvrir que très vite et très tôt on parle de lui à Calcutta, on parle de lui au Japon, on parle de lui en Amérique du Sud... Il y a des cabales un petit peu plus violentes que ça et des mises sous le boisseau qui sont plus évidentes que ça.

Qu'est-ce qu'il faut faire quand on découvre tout ça ? Est-ce qu'il faut tout jeter, ou est-ce qu'il faut tout nier ? L'abord hystérique consiste à dire : tout ça c'est faux. Révisionnisme, négationnisme, antisémitisme, extrême-droite, conservateur, réactionnaire, on laisse tout ça de côté. Ou est-ce qu'il faut dire : et bien finalement tout est à jeter chez Freud puisqu'il a beaucoup menti, beaucoup travesti, beaucoup travesti, beaucoup bricolé, etc... etc... Moi je pense qu'il faut éviter ces deux écueils-là. Il faut le débat. Il ne faut pas d'insultes. Il faut proposer des faits et essayer d'examiner les faits, y compris avec les gens qui les refusent. Il faut renvoyer à Freud qui lui même disait que de son vivant on lui reprochait des fantaisies spéculatives. Freud disait : mais pas du tout je suis dans la science, dans la scientificité. Dans son auto-présentation (« Ma vie et la psychanalyse », j'ai travaillé sur l’œuvre complète de PUF donc les textes ont été parfois retraduits, notamment les titres donc quand je parlerai de l'auto-présentation ça peut-être un livre que vous aurez lu sous le titre « Ma vie et la psychanalyse ») il parle de la classique manœuvre de résistance consistant à ne pas jeter un œil dans le microscope pour ne pas voir ce qu'ils avaient contesté. Ça c'est l'histoire de Galilée. Galilée dit que la Terre tourne sur elle-même, qu'elle est ronde, etc... Vous connaissez l'histoire... On lui dit que c'est pas vrai, c'est pas vrai puisque la Bible ne permet pas de penser ces choses-là et Galilée dit : mais regardez dans le télescope je vais vous en faire la démonstration et les gens disent : on refuse de regarder dans le télescope. Pour moi, dit Freud, faites la même chose : regardez dans le télescope. Vous verrez ma vérité. J'ai regardé dans le télescope de Freud et on y trouve quoi ? Et bien des contre-cartes postales... Et donc je serai rapide sur ces contre-carte postales parce qu'on arrive à la fin de cette heure :

  • 1ère contre-carte postale, et vous verrez qu'elle renvoie à la carte postale n°1 : Freud a formulé son hypothèse de l'inconscient dans un bain historique. En plein 19ème. En lisant beaucoup. En empruntant beaucoup aux philosophes (Schopenhauer et Nietzsche en l’occurrence) et aussi à beaucoup d'ouvrages scientifiques de son temps. Il faudra donc ne pas considérer que Freud descend du ciel mais qu'il monte de la Terre et qu'il est a inscrire dans une configuration historique.

  • Contre carte-postale n°2 : les accidents de la psychopathologie dont on a pu parler (actes manqués, lapsus, oublis, enfin toutes ces petites choses dont on dit que ce sont des moments révélateurs de l'inconscient) évidemment font sens mais ils ne font pas sens dans une perspective exclusivement libidinale, autrement dit sexuelle, ou œdipienne. A chaque fois que vous avez une plaisanterie à faire, immanquablement Freud verra que derrière la plaisanterie que vous avez faites, derrière le mot d'esprit, et bien vous aurez dit quelque chose qui renvoie à ce fameux tropisme œdipien. Non. Il n'y pas de complexe d’œdipe partout.

  • Contre carte postale n°3 : Le rêve : même chose... Le rêve a un sens, à l'évidence. On ne peut pas dire que c'est rien du tout. On n'est pas trop sûrs de savoir ce qu'est ce sens mais à l'évidence il n'est pas exclusivement à rabattre sur la question de la libido et du complexe d’œdipe.

  • Contre carte postale n°4 : la psychanalyse est une discipline qui relève de la psychologie littéraire. Ce n'est pas honteux. Mais ça relève de la psychologie littéraire qui procède de l'autobiographie, et de l'autobiographie évidemment de son inventeur, de Freud lui-même. Et elle est évidemment extrêmement efficace, la psychanalyse, pour comprendre Freud et personne d'autre que lui-même. Vous verrez que les concepts de la psychanalyse sont extrêmement utiles pour penser la vie de Freud, la pensée de Freud, le corps de Freud, la psychobiographie de Freud, voire la psychopathologie de Freud et que l'idée qu'on puisse extrapoler un modèle personnel a la totalité de l'humanité est une audace qu'on peut vouloir ralentir, refréner.

  • Contre carte postale n°5 : la thérapie analytique illustre une branche de la pensée magique. Et ce n'est pas honteux la pensée magique : Levi-Strauss vient de disparaître et il a consacré des ouvrages à cette pensée magique, Marcel Mauss avant lui-même avait écrit des textes sur la pensée magique, la pensée magique est une pensée. Je n'utilise pas le mot pensée magique pour dévaloriser mais il faut savoir que c'est une pensée magique et qu'elle soigne, à l'évidence. Il ne s'agit pas de nier l'hypothèse que la psychanalyse guérisse de temps en temps et dans la stricte limite de l'effet placebo. L'effet placebo ça existe et le fait que vous ayez un certain nombre de béquilles accrochées à la grotte de Lourdes n'est pas une preuve de l'existence de Dieu mais c'est une preuve, effectivement, que l'effet placebo ça peut produire des effets. On verra comment s'articule psychanalyse et pensée magique.

  • Contre carte postale n°6 : Conscientiser un refoulement, c'est-à-dire dire ce qui a été refoulé en vous et qui a généré tel type de symptômes, n'a jamais causé directement, mécaniquement, la disparition des symptômes et encore moins la guérison. Ce n'est pas parce que vous savez que vous aurez pu être violé par quelqu'un pendant votre enfance que une fois conscientisé ce traumatisme vous verrez disparaître les symptômes et vous pourriez être guéri. Ça ne suffit pas malheureusement, on ne le sait que trop.

  • Contre carte postale n°7 : le complexe d’œdipe n'est pas universel. Et on verra qu'en revanche ça procède d'un souhait, d'un désir typiquement freudien, typiquement personnel. C'est-à-dire qui renvoie à Freud lui-même. On verra aussi qu'elles sont les conditions historiques qui rendent possible ce désir de sa mère dans une famille recomposée avec des figures et des figurations de beau-fils qui ont l'âge d'être les pères, etc... etc... Vous verrez qu'il y a des explications historiques à ce genre d'aventures.

  • Contre carte postale n°8 : Je vous disais qu'effectivement souvent on disait que la résistance à la psychanalyse signalait la névrose, et bien ma proposition est que le refus de la pensée magique n'oblige pas forcément à remettre son destin entre les mains du sorcier. Et on verra pourquoi et comment.

  • Contre carte postale n°9 : On a dit effectivement que la psychanalyse était une discipline de l'émancipation et qu'elle était l'occasion d'une libération. On verra qu'il n'en est rien et qu'on a déplacé la logique des contraintes et la logique des règles, que tout ça a produit ce qu'on pourrait appeler le « psychologisme », ou le « psychanalisme », et je reprends le beau mot de Robert Castel, qui a écrit un beau livre sur le sujet. On verra que le psychanalisme aujourd'hui est la religion séculaire d'après la religion.

  • Contre carte postale n°10 : Freud n'incarne pas du tout la philosophie des lumières mais ce qu'au 18ème siècle on appelait l'antiphilosophie. Je vous dirai ce qu'est cette antiphilosophie, comment elle se présente, et elle propose l'irrationnel pour lutter contre le rationnel. Là encore je suis nietzschéen, «Par delà le Bien et le Mal », je ne dis pas que c'est bien ou que c'est mal, je dis simplement que quand on utilise des armes qui ne sont pas rationnelles mais irrationnelles il faut dire qu'on est dans l'irrationnel, ce qui ne discrédite pas pour autant une pensée. « Le Recherche du Temps Perdu » ne s'inscrit pas dans une logique rationnelle et c'est un chef d’œuvre tout de même et on peut en faire de grands usages.

 

Conclusion : Je vous proposerai ce que Freud proposait à l'endroit des philosophes, c'est-à-dire une psychobiographie. Il nous disait que pour les philosophes, pas pour lui évidemment, mais pour les philosophes il fallait effectivement faire un abord psychologique, proposer un abord psychologique qui permettrait de comprendre ce qu'ils sont, d'où ils viennent, ce qu'ils pensent, à quoi ressemblent leurs concepts. On verra, c'est la thèse de cette année, que la psychanalyse est évidemment extrêmement efficace pour rendre compte du trajet de Freud lui-même mais que l'extrapolation este problématique.

On peut penser que comme le platonisme, le spinozisme ou le nietzschéisme, le freudisme c'est une vision du monde comme une autre. On n'est pas obligé d'être spinoziste, on n'est pas obligé d'être nietzschéen, on n'est pas obligé d'être freudien... On peut l'être, et à des usages. D'une certaine manière ce sera à vous de voir les usages que vous voudrez faire de Freud en fin d'année sachant ce que vous saurez, ayant appris ce que vous aurez appris. Et je conclurais en extrapolant à partir d'une phrase de Nietzsche, une phrase issue de « l'Antéchrist ». Nietzsche nous dit : « Au fond il n'y eu qu'un seul chrétien et il est mort sur la croix. ». Je pense qu'on pourrait dire : au fond il n'y eu qu'un seul freudien et il est mort dans son lit le 23 Septembre 1939 à Londres. Ce ne serait pas bien grave si le Christ et Freud n'avaient eu des disciples et ne s'étaient constitués comme une religion, et vous savez très bien que je n'aime pas beaucoup les religions, d'aucun se souviennent peut-être du traité d'athéologie qui était sous-titré « Physique de la métaphysique ». Je proposerai cette année une physique de la métapsychologie.

Nous sommes toujours dans cette perspective athéologique.

Je vous remercie.

Publié dans Michel Onfray

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