Quand les secrets français amusent l'Amérique

Publié le par Mathieu Zeugma

 

J'ai trouvé cet article, écrit par Elaine Sciolino le 17 Octobre 2011 ( http://tmagazine.blogs.nytimes.com/2011/10/17/lumiere-wanna-know-a-secret/), sur l'un des blogs de Time Magazine. Je cherchais à savoir ce que les étrangers disaient des français, je n'ai pas été déçu car on y apprend que parmi les clichés associés à la France (gastronomie, romantisme...) vient de faire son entrée la tendance politique française à tout faire en secret pour ensuite se jeter à la figure des scandales divers. Cela semble avoir une certaine influence sur l'image de la France car je note dans cet article une certaine ironie quant au rayonnement actuel de notre pays.

 

Il semble que nos élites deviennent de plus en plus ridicules. J'ai donc effectué cette traduction dont j'ai même conservé les passages un peu trop « fifille » :

 

Vous voulez connaître un secret ?

 

Malgré la crise économique qui paralyse l'Europe, il y a une industrie en France qui marche toujours très fort : la découverte, le colportage et le commerce des secrets. J'avoue que je suis une accro des livres qui parlent de secrets, que je collectionne par douzaines, triés selon trois thèmes.

 

En premier il y a les secrets concernant l'actualité, avec des titres comme « Les carnets secrets d'une présidence » et « les histoires secrètes de Miss France ». En ce moment, le numéro un des livres de révélation en France est « Le république des mallettes », un livre de Pierre Péan à propos des valises d'argent livrées par les dirigeants africains aux leaders politiques français.

 

En second viennent les livres des secrets de voyage, la plupart concernant Paris. J'ai des livres concernant ses églises secrètes, ses petits musées, sa vie nocturne, ses jardins, ses endroits pour flirter, déstresser, boire un thé. « Le Paris inexploré » me dit où trouver les rues pittoresques, une ruche, un moulin à vent, le dernier urinoir public, une station de métro du 17ème siècle. « La face cachée des popotins » me montre plus sur les revers de l'art français que je n'en voudrait jamais voir.

 

Enfin, il y a les secrets d'adolescente – les guides pour savoir comment ressembler, marcher, sentir, et faire l'amour comme « une parisienne ». Avec des titres comme « Entre nous : un guide féminin pour trouver votre française intérieure » ou « l'art du strip-tease », ils vous attirent avec la promesse que si vous suivez leurs règles, vous aussi pouvez découvrir les secrets du sexe et même ceux d'un meilleur café avec un rassurant, sophistiqué, cintré français à la voix de velours. J 'ai appris de Mireille Guiliano (« les françaises ne grossissent pas : les secrets du plaisir alimentaire ») qu'une soupe de poireaux, en plus de servir de purgatif, pouvait empester votre appartement pendant deux jours. J'ai appris d'Inès de la Fressange, l'ancien mannequin auteur de « Au cœur du chic parisien : un guide stylistique », qu'il fallait éviter les sacs à main contrefaits, les bottes blanches à pompons, les costumes en cuir et les T-shirts en résille.

 

Donc imaginez mon plaisir lorsque j'ai reçu « Mon petit Paris : les secrets parisiens les mieux gardés », un nouveau livre écrit par de jeunes francophiles. Il y a trois ans, ces gens ont créé un blog sur le sujet qui est devenu un succès. « Les femmes parisiennes ne révéleront jamais leurs meilleures adresses », explique l'auteur. « Notre équipe d'espion infiltre la ville du matin au soir, espionnant ces femmes pour débusquer de nouvelles boutiques, des nouveaux restaurants innovant et des trésors cachés. Dans ce livre, nous révélons tout.

 

La couverture du livre, du talentueux illustrateur Kanako Kuno, fait partie des clichés que je me reproche d'adorer : une grande femme élancée portant de noirs talons pointus, des bas noirs et des gants, un manteau légèrement cintré et des lunettes de soleil. Ses cheveux, sous un foulard imprimé, sont agités par le vent tandis qu'elle file sans peur sur les étroits toits parisiens.

 

Et à quel point ces secrets sont-ils secrets ?

 

Et bien il y a des solutions pour sortir du « train-train parisien » comme « descendre l'avenue Montaigne en étant nue sous votre manteau ». J'ai envie de dire : non, non. Certaines parties de l'avenue Montaigne sont comme cirées pour les faire paraître plus jolies. Une fois j'ai glissé et je suis tombée en me foulant la cheville là-bas, à côté du Plaza Athénée.

 

Croyez-moi : il n'est pas conseillé d'arriver dans un service d'urgence français sans sous-vêtements.

 

Ensuite les auteurs recommandent une séance de pédicure effectuée par des poissons vivants. Vous plongez vos pieds dans un aquarium et des « Garra Rufa » (des poissons-guérisseurs) vous débarrassent de vos peaux mortes et vous adoucissent la peau des pieds. Il vaut mieux aller à la page 57 et apprendre comment obtenir un massage chinois à domicile.

 

J'étais beaucoup plus intéressée par les conseils pour avoir un orgasme par semaine. Hélas il s'agissait d'une recette pour un fondant au chocolat au gingembre et au poivre. « Le gingembre suscite votre désir et excite vos papilles, tandis que le poivre vous allume un feu intérieur ».

 

Mais l'intérêt de garder des secrets en France va bien plus loin qu'une séance de pédicure aquatique ou qu'un gâteau au chocolat. En fait « Mon petit Paris » n'en connaît pas la moitié. Les secrets sont ici utilisés pour supplier, pour titiller, pour détruire. Sans les révélations de secrets, les dîners parisiens s'écrouleraient, les magazines ne se vendraient plus, les documentaires télévisés ne se feraient plus, la vie quotidienne serait moins excitante, les politiciens seraient moins puissants contre leurs rivaux, et plus de couples resteraient ensemble.

 

Pour certains, garder des secrets et une composante essentielle du chic. Comme il est écrit dans un magazine féminin français, « les snobs détestent lie dans la presse un article révélant l'existence de leur restaurant de voisinage, de leur coiffeur ou de leur réflexologiste chinois ». L'auteur continue en disant que le meilleur secret est une adresse secrète, sans marque aucune.

 

Un des maîtres de ces secrets est Alain Paul Ruzé, qui possède ce qui ressemble à priori à une boutique de cadeaux du 16ème arrondissement. Dans la pièce couleur olive du Talmaris il y a une paire de coquetier et de salières en céramique pour 55€, un décapsuleur fait à la main avec sa poignée en corne pour 345€, un verre Murano pour 69€. Ce n'est seulement que lorsque Ruzé ouvre une porte coulissante que vous partagez son secret – des objets dignes d'un musée d'arts décoratifs empilés de façon aléatoire sur des tables et des étagères. Le désordre fait ressembler la pièce à une foire au bonnes affaires. En plus, il vous montre des objets comme ce cafard manufacturé en argent à 3850 euros.

 

Il vous dit qu'il ne vit pas de la clientèle de la rue mais de clients qui veulent un service de 40 personnes, « pour créer une table en harmonie avec la vision de leur décorateur ». Bien sûr il ne vous dira jamais qui sont ces clients. « Les gens passent et n'ont aucune idée de ce qu'il y à l'intérieur, dit-il, j'adore ça. »

 

La face sombre de ce commerce de secrets apparaît lorsque le privé et le public se rencontrent. En politique, les secrets sont plus qu'un jeu, ils font partie d'une stratégie nationale de survie et et peuvent manipuler des rumeurs pour couvrir ou révéler des vérités honteuses. Souvent l'écho de ces rumeurs est plus important que leurs véracités.

 

Les rumeurs peuvent être cruelles et destructrices, même s'il n'a pas de preuves : l'ancien président Jacques Chirac aurait eu une liaison avec une maîtresse japonaise, un ancien ministre serait un pédophile homosexuel, un chef de parti aurait des problèmes de boisson, le père du fils d'un ancien ministre serait l'ancien premier ministre d'un pays européen, la femme d'un autre ancien ministre l'aurait pris en flagrant délit dans une suite d'un hôtel marocain.

 

Comme pour la révélation du scandale de Dominique Strauss Kahn, il y a un engouement à révéler d'autres secrets. Luc Ferry, l'ancien ministre de l'éducation nationale, a laissé entendre lors d'une émission de télévision qu'il savait qu'un ancien ministre avait été arrêté lors d'une orgie pédophile au Maroc. Le gouvernement avait couvert l'affaire jusqu'ici, disait-il.

 

« Nous savons tous probablement de qui je veux parler », disait-il. Il a été vite convoqué par un procureur à Paris, où il a admis n'avoir aucune preuve. Pire que ça, le Canard Enchainé, le journal d'investigation satirique hebdomadaire, a révélé que Ferry avait touché 4500 euros par mois de la faculté de Paris VII durant l'année 2010-2011 sans avoir donné un seul cours. Il a fait taire la controverse en se retirant. Les secrets, parfois, ont un retour de flamme.

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